Gomon : Le “dipri” à l’épreuve du Christianisme
La fête mythique célébrée chaque mois d’avril par le peuple abidji (Sikensi) est à l’épreuve du temps. Avec ses changements positifs ou négatifs.Le dipri de Gomon n’est plus un secret pour personne. Ceux qui ne l’ont pas encore vécu, en ont tout au moins entendu parler. Dipri, cette fête mythique célébrée chaque mois d’avril par le peuple abidji de la localité de Gomon devenue chef-lieu de sous-préfecture depuis 2007, est à l’épreuve du temps. D’aucuns l’appellent “la fête du sang”. D’autres parlent de “la célébration de la sorcellerie ambiante” car c’est sous vos yeux que s’opèrent des miracles. En “live”, comme diraient les spécialistes du show-biz.
Mais au-delà de ces pratiques assimilables à de la prestidigitation, que représente le dipri pour ce peuple qui le pratique depuis des années? Que représente-t-il en tant que réalité sociologique, culturelle et spirituelle? Et que reste-t-il encore du dipri par ces temps de modernisme avec l’érection du village de Gomon en chef-lieu de sous-préfecture?
Enfin, quel dipri à l’épreuve de la poussée du christianisme dans cette bourgade de près de quinze mille âmes? On y rencontre les méthodistes, l’Eglise des Assemblées de Dieu, l’Eglise Papa Nouveau, l’Eglise Harriste, le Déima, les Pentecôtistes, Jésus le Rocher et l’Eglise catholique qui a érigé, depuis septembre 2007, la chapelle en une paroisse dénommée Paroisse Sainte Anne placée sous la responsabilité du Père Curé, l’Abbé Cyprien Gnagne, lui-même un naturo-thérapeute qui soigne à l’aide de plantes et de prières.
Telle est la problématique de ce énième reportage effectué par une équipe du groupe Fraternité Matin à la célébration du dipri de Gomon, dans le département de Sikensi, environ 90 km d’Abidjan. Dont 9 km non bitumés à partir du village d’Elibou, sur l’autoroute du nord.
Le souci de mieux camper tout le décor de la fête a conduit notre équipe de reportage à être sur les lieux dès le samedi 5 avril, soit deux jours avant la célébration à proprement parler. C’est, du moins, ce que nous a recommandé le président en exercice de l’organisation du dipri, Brou Pierre, notre tuteur et guide.
Première séance de travail, dès notre arrivée, pour nous dire comment les choses allaient se dérouler et les conditions à remplir pour effectuer le reportage. En somme, des offrandes à faire aux notabilités villageoises et aux animateurs du dipri. Puis dans la soirée du samedi, nous sommes conduits chez le patriarche Adou Brou André (88 ans) qui allait, le lendemain, nous conter l’histoire du dipri aussi vieille que la création du village.
C’est la reconnaissance des lieux. Mais attention, prudence! Car aucun faux pas n’est permis et M. Brou Pierre, habitué à ce genre de chose, ne manquera pas de nous avertir sur fond d’humour: “Actuellement, si vous rencontrez une femme à Gomon, méfiez-vous d’elle car tout le monde est dans l’ambiance de la fête. Celui qui attrape une femme, elle va entrer en transe dans ses bras”.
Transe, le mot est lâché. A Gomon, un des signes manifestes de la célébration du dipri, c’est la transe. Tout le monde (petits et grands, jeunes et vieux, hommes et femmes) peut entrer en transe à tout moment lors de la célébration. Et quelqu’un comparait cela à la Pentecôte où l’Esprit Saint est descendu sur le peuple de Dieu.
Lorsque l’esprit du dipri descend sur les célébrants, c’est la transe collective au point qu’un profane peut se demander s’il n’y a pas de mimétisme, de simulacre. “Ceux qui entrent en transe ne font pas semblant”, explique notre guide avant d’ajouter: “A Gomon, tous ceux qui ont en eux le sang du dipri peuvent le manifester à tout moment. Il y a même des gens qui, se disant chrétiens, vont au champ le jour de la célébration. Ils entrent en transe au champ et retournent au village en courant, leur daba sur l’épaule. Le dipri se transmet de père en fils. Un bon ressortissant de Gomon ne peut y échapper”. C’est à ce niveau qu’intervient la problématique de la survie du dipri. Car une chose est d’avoir un don et une autre chose est d’exercer effectivement ce don en y mettant toute la bonne volonté et tout le sérieux. Certains anciens ont de plus en plus des soucis quant à la capacité des jeunes générations à entretenir la flamme du dipri telle que laissée par les ancêtres.
«Les jeunes aiment la cigarette, le sexe et l’alcool», déplore le vieux Brou pour qui, le dipri est une cérémonie sacrée qui exige des interdits. “Moi, pour bien préparer la fête, je cesse de toucher ma femme trois semaines voire un mois avant”, explique-t-il, faisant remarquer que de nombreux jeunes ne sont pas capables d’une telle privation. “En tout cas, j’ai peur pour la relève”, affirme le président du dipri.
Des soucis d’autant plus légitimes que Gomon est érigé en chef-lieu de sous-préfecture avec ce que cela suppose de tentations et de moyens de perversion: bars, boîtes de nuit, prostitution, forte influence des contraintes de la vie urbaine, etc. A cela, il faut ajouter la forte présence de la communauté chrétienne éclatée en huit confessions (citées plus haut).
Cette menace est plus grande du côté des protestants, méthodistes, harristes, etc., dont les fidèles, selon le curé de la paroisse Sainte Anne de Gomon, commencent à s’éloigner du dipri. Mais s’agissant des catholiques, le curé se demande pourquoi ses fidèles n’arrivent pas à faire comme ceux des autres confessions en s’abstenant de prendre part au dipri.
D’ailleurs, c’est une timide réaction qui a accompagné la question qu’il a posée aux fidèles à la messe du dimanche 6 avril, veille de la célébration du dipri, de savoir s’ils étaient prêts à sortir dans les rues de Gomon, comme l’apôtre Pierre, pour dire à tout le monde que Dieu est unique et qu’il ne sert à rien d’adorer d’autres dieux. “Il ne faut pas être chrétiens sur le bout des lèvres. Cela ne suffit pas. Posez des actes concrets. Heureusement que les journalistes sont arrivés. Si demain (lundi 7 avril, jour du dipri, ndlr) je vois un fidèle tomber en transe, on fera sa photo”.
Et le curé qui est à sa première année à Gomon ne croyait pas si bien dire car dès notre arrivée, lundi, sur la place du dipri, notre photographe rencontre une fidèle, celle-là même qui, dimanche, était la dernière à quitter l’église parce qu’occupée à orner l’autel.
Bref, une fervente chrétienne très dévouée au service de Dieu, Roi de l’univers. Dès qu’elle a vu notre reporter photographe, alors qu’elle était en pleine démonstration du dipri, elle fut surprise et intima: “Ne me faites pas de photo, s’il vous plaît!”.
Un exemple qu’on pourrait multiplier par autant de fois ce jour-là pour comprendre les soucis du curé de la paroisse Sainte Anne de Gomon. Mais ces soucis sont bien loin d’émouvoir et de décourager l’homme de Dieu qui, parce qu’homme de foi, croit au succès de la mission d’évangélisation qui finira par faire son effet. “Dieu a toujours le dessus”, soutient-il.
C’est pourquoi, dans son homélie du dimanche, l’Abbé Cyprien Gnagne a exhorté ses fidèles, venus du reste nombreux à la messe en cette veille du dipri, à toujours garder espoir. “Quels que soient vos problèmes, vos difficultés, Dieu est là; Jésus est là”, a-t-il dit aux fidèles.
Une manière d’inviter ceux qui fréquent l’église à ne plus rechercher de protection auprès d’autres divinités comme c’est le cas chez la population de Gomon, du moins chez les adeptes du dipri. Qui, au-delà du volet purement festif, considèrent le dipri comme une force protectrice avec sa rivière sacrée qu’on adore avec une biche royale (appelée communément biche blanche) et dont les adorateurs, selon le vieux Brou Pierre appuyé par bien d’autres habitants du village, ne meurent jamais dans un accident.
En un mot, le dipri a un pouvoir protecteur et procure du bonheur à ceux qui se confient à la rivière sacrée, avance-t-on à Gomon. Et les exemples foisonnent pour démontrer cette puissance. Le dernier en date c’est cet agent des Eaux et Forêts qui, lors de la célébration du dipri 2007, aurait été grièvement atteint par un grumier. Sur le champ, son corps agonisant aurait été conduit à la rivière sacrée où il a repris connaissance.
En reconnaissance à cela, l’agent des Eaux et Forêts, fils du village, a offert cette année un chien, un bélier et un poulet à immoler à la veille du dipri sur la place publique.
C’est ce qui a été fait dimanche matin et le sang de ces trois animaux a été bu par les initiés c’est-à-dire ceux qui peuvent se piquer au couteau, un autre niveau de l’initiation au dipri. Ce même sang a été également donné à boire (bouche à bouche) au miraculé accidenté, sauvé par la rivière sacrée.
Autant de faits qui confortent tout Gomonais à croire à la puissance du dipri qu’on considère là-bas comme une force venue de Dieu pour sauver le peuple abidji. “Dire que le dipri va disparaître, ce sera très dur parce qu’un enfant qui naît, a le dipri en lui. Dieu dit: aime ton prochain comme toi-même. Dieu, c’est chacun de nous. Les Blancs ont envoyé l’église pour vider nos peuples de leur âme. C’est aussi une forme de commerce. Sinon, ce que Dieu demande à chacun de nous, c’est d’être bon, juste, de ne pas faire du mal à son prochain. Personne n’est jamais allé au ciel pour revenir nous dire que là-bas, le paradis est à la droite de Dieu et l’enfer à sa gauche. Tout cela n’est que pure connerie, pure invention des Blancs pour nous tromper”, lance le vieux Brou Pierre qui ne supporte pas qu’on dise que d’un côté, il y a des religions du bien et de l’autre des croyances qui relèvent du satan.
Mais plutôt que de se laisser irriter par de telles considérations, le curé de Gomon reste serein et affirme que c’est en allant vers les populations que les hommes de Dieu finiront par les convaincre. “Dieu est éternel. Il finit toujours par vaincre”, soutient l’Abbé.
Abel Doualy
Envoyé spécial
Sous le sceau de la réconciliation
Pourquoi a-t-on placé la célébration du dipri 2008 sous le signe de la réconciliation? Deux raisons essentielles sont avancées. D’abord parce que cette édition s’inscrit en plein dans la réconciliation nationale grâce à l’Accord politique de Ouagadougou (APO). Ensuite parce qu’à Gomon, un problème de chef de terre oppose les villageois.
Un groupe composé de deux des 8 familles supporte M. Angora Kassi qu’il souhaite voir succéder au patriarche Adou Brou André en lieu et place de l’actuel chef de terre, Nanan Ahoura XIV, de son vrai nom Mondo Pascal soutenu par les six autres familles.
Cette opposition entre les deux camps a amené la population à célébrer différemment le dipri 2007. La première célébration avait eu lieu le 13 avril et la seconde, le 18 avril 2007. “La suite a été difficile pour le village qui a rencontré d’énormes difficultés parce que le dipri n’a jamais été célébré en deux temps la même année. Nous avons donc décidé de nous réconcilier pour renouer avec la célébration unique. C’est pourquoi nous parlons de dipri de la réconciliation”, explique le président en exercice de la fête.
Cette réconciliation a été effectivement célébrée, à en croire les retrouvailles des huit familles sur la place publique, chantant et dansant au rythme des tambours qui ont pris le relais du tam-tam “Cocobiakri” seul habilité à annoncer le début de la fête. “C’est nous les “Comiambra” qui détenons ce tam-tam. Vous le voyez tout petit mais il est le plus grand de tous les tam-tams de par le rôle qu’il joue, à savoir annoncer la fête du dipri. Tant qu’il n’a pas tonné, la fête ne peut commencer”, explique Brou Pierre.
Il a, lui aussi, son père spirituel c’est-à-dire celui-là même qui l’a initié et à qui il succède en tant que président du dipri. Il s’agit du vieux Kpingré Maho dit Kpatrapra. Tôt dimanche matin, après la visite des familles à la rivière sacrée pour implorer la protection des génies pour le bon déroulement de la fête, le vieux Kpingré est allé saluer son poulain Brou Pierre et lui réaffirmer son soutien. Des incantations ont été faites dans la cour de Brou Pierre par son père spirituel qui, devant nous a égorgé à l’aide des dents le poulet blanc que nous lui avons offert conformément à la tradition du dipri. Il tranche la tête du poulet à l’aide de ses dents, suce son sang et le jette à terre, priant pour son poulain.
Car depuis 2004, Brou Pierre, 66 ans révolus, n’avait plus piqué (c’est le terme utilisé pour ceux qui manient le couteau). En 2004, il reconnaît avoir trop saigné et avait dès lors décidé de ne plus se produire.
Hélas, son frère qui faisait la fierté de la famille est décédé l’année dernière. “Si cette année, je ne fais pas, certains détracteurs vont dire que c’est parce que mon frère n’est plus que je ne peux piquer, faute de puissance. Sinon, cette année, je devais célébrer mon jubilé. Mais je pique pour la dernière fois. Ce qui me fait mal, c’est que la relève n’est pas assurée”, fait observer notre guide.
Brou Pierre avait effectivement raison de vouloir se retirer de la scène. Car sa prestation (40 coups de couteau au bas-ventre) au dipri de lundi dernier a inquiété son entourage.
Arrivé sur la place publique dans sa tenue toute blanche, il est rentré l’après-midi à la maison tout rouge de sang. Il a, certes, tenu le coup devant les générations montantes mais il a, à nouveau, reconnu avoir trop saigné. Cela fait 35 ans que Brou Pierre se pique.
A. Doualy
Une organisation à améliorer
Parmi les fêtes traditionnelles de Côte d’Ivoire, “le dipri” de Gomon est assurément l’une des plus célèbres. Mais elle semble pécher par sa mauvaise organisation au point que si vous n’êtes pas un initié ou un habitué de la fête, vous pouvez ne rien comprendre à son déroulement.
Plutôt que d’avoir un cercle de danse où les groupes passent à tour de rôle pour être mieux appréciés, “le dipri” s’exécute au pas de course, chacun allant et venant d’un bout à l’autre du tronçon réservé à la célébration. Il n’y a pas de maître de cérémonie qui explique les séquences et les différents passages. Cela exige de chaque visiteur qu’il se trouve un guide et un interprète qui lui explique le déroulement de la cérémonie.
Autre faiblesse de la fête, c’est que tout se résume finalement à l’épreuve du couteau et de l’œuf que certains pondent par la bouche. Tout le reste n’est que de l’animation et vers la fin de la célébration, l’on assiste à une démonstration de la puissance entre les différents groupes donnant lieu à une transe collective qui pousse certains à se mettre nus.
Aujourd’hui, avec la notoriété qu’il a acquise, “le dipri” doit mettre en place une organisation qui permette aux visiteurs de mieux saisir le sens de la fête et les différentes séquences. Sinon l’on a le sentiment d’assister à une cérémonie où il n’y a ni meilleur ni mauvais acteur. Si bien qu’au bout de quelques minutes, on a déjà fait le tour des différentes exhibitions.
Au moment où Gomon est érigé en chef-lieu de sous-préfecture, il doit pouvoir fructifier “le dipri” pour en faire une attraction touristique rentable sans qu’on voie la célébration sous le seul angle de la sorcellerie qui repousse plus qu’elle n’attire.
A. D.
Brou Pierre, président du “dipri” : “Certains ont annoncé ma mort”
Avec le saignement, de lundi, certains ont répandu le bruit selon lequel je serais décédé des suites de mes blessures. Pour eux, on ne peut pas saigner comme ce fut mon cas et survivre», nous a annoncé, hier, par téléphone le président du dipri, Brou Pierre.
Il a ajouté avoir été convoqué par le chef de terre qui, saisi de cette rumeur, voulait en savoir davantage. «Lorsque je me suis présenté chez le chef de terre en parfaite santé, tout le monde m’a porté en triomphe. J’ai été à nouveau célébré. Nous avons bu et on s’est retrouvé chez moi pour continuer la fête, mardi, avant la cérémonie du septième jour qui aura lieu dimanche», renchérit M. Brou Pierre.
Et d’affirmer que ces fausses rumeurs sont le fait de ses détracteurs et de ceux qui croyaient qu’après le décès de son frère l’année dernière, il n’était plus capable de démonstration du dipri.
Abel Doualy
Vu et entendu
• Le chien joue un grand rôle dans l’initiation au dipri ou «kpon» (l’autre appellation). Son sang et sa viande fortifient ceux qui les consomment. Leurs blessures guérissent aussi facilement que celles d’un chien.
• Des feuilles et du kaolin sont utilisés pour entretenir le corps et l’âme des initiés et ceux qui aspirent à la pratique du dipri.
• Feu Boga a parrainé le dipri d’avril 2002. A cette occasion, on lui aurait demandé de se faire laver à la rivière sacrée pour qu’il ne meure jamais dans un accident. Il aurait remis cela à une prochaine édition. A Gomon, on avance que s’il s’était fait laver, Me Boga Doudou n’aurait pas trouvé la mort pendant la crise de septembre 2002.
• Ceux qui pratiquent le dipri ne consomment pas la viande de bœuf parce que cette viande est comparable à celle de l’homme. De même, ils ne dorment pas avec une femme indisposée et ne mangent pas le repas préparé par ses soins.
Abel Doualy
S: Fratmat
10.04.2008. 01:54
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