Affaire Assé Alafé - délit de droit commun ou crise d'identité ?
L'affaire Alafé doit nous interpeller à plusieurs niveaux. Il pose au moins deux problèmes: Celui de la perméabilité de notre administration et celui du sort d'une catégorie d'Ivoiriens et d'Ivoiriennes ou devait-on mieux dire d'une catégorie de la population ivoirienne.Un système qui a mal en lui-même
D'abord, il faut faire remarquer que les faux papiers détenus par Alafé ont bel et bien été délivrés par une administration ivoirienne, en l'occurrence par les autorités de l'état civil à Agboville. Il faut donc regretter qu'on n'ait pas poussé la rigueur jusqu' à enquêter sur les administrateurs auteurs ou co-auteurs de ces faux documents pour faire ressortir leur responsabilité pénale et/ou administrative. On aurait trouvé là une occasion de tirer la sonnette d'alarme sur un des nombreux problèmes de la société ivoirienne : celui des faux papiers à l'état civil ivoirien. Ce problème nous confronte, par delà tout à un autre aspect du problème identitaire en Côte-d'Ivoire. Combien sont- ils les ivoiriens ou ivoiriennes qui ont fréquenté avec les extraits d'acte de naissance de leurs frères ou sœurs en Côte-d'Ivoire et qui aujourd'hui vivent et travaillent avec l'identité de ceux- ci? Combien sont- ils les ivoiriens et les ivoiriennes, de « souche multiséculaires » (pour emprunter la formule du père de l'ivoirité, M. le ministre Pierre Kipré) qui ont dû revoir à la baisse leur âge (comme on le dit diminuer leur âge) et souvent avec de nouveaux noms pour les besoins de l'école ou parce que trop vieux pour certaines classes ou fonctions (les footballeurs par exemple) ?
Tous ces ivoiriens ou ivoiriennes, si nous voulons appliquer la RIGUEUR de la loi sont dans le faux, dans les mêmes termes de "faux et usage de faux". Se pose au juge le prochain problème, à savoir qui doit t- on sanctionner, le majeur usant du faux et mineur dans la plupart des cas au moment de la constitution des faits, ou le père étant à l'initiative du délit? Le délit lui même est- il pleinement constituer quand on sait que beaucoup de ces parents étaient illettrés et n'avaient ni conscience ni l'intention de frauder? Doit-on rétablir la vraie identité des concernés (avec les conséquences pour leur diplômes et autres...) ou doit-on les laisser vivre avec leurs fausses identités? Vous savez bien qu'il suffit de suivre le cursus scolaire de certains de nos compatriotes pour voir que du CP1 à la 3e ou même à la classe de terminale, ils n'ont pas eu la même identité. Combien sont-ils ces ivoiriens qui après plusieurs essais sans succès au bac ont diminué leur âge pour un nouvel essai ? Voici l'étendue du problème de « faux et usage de faux » en Côte-d'Ivoire au plan identitaire. Beaucoup d'ivoiriens courent le risque de connaître le sort d'Alafé du fait de cette pratique courante et tolérée, surtout s'ils deviennent des hommes politiques ou des journalistes redoutables...
A ce problème s'ajoute celui de la perméabilité de nos administrations. En Côte-d'Ivoire il n' est pas inhabituel d'obtenir des documents administratifs pour de l'argent! Des fois on ne peut même pas obtenir un papier auquel on a droit sans argent!
Ces ivoiriens non- ivoiriens
Mais le problème le plus délicat reste celui de l'identité d'une catégorie d'ivoiriens et ivoiriennes. Comme chacun de nous le sait, la Côte-d'Ivoire a accueilli beaucoup d'étrangers pour les besoins de son économie au moment de son expansion. Beaucoup de ses étrangers viennent des pays nordiques de la CI (et sont pour la plupart musulmans). D'autres sont arrivées avant même les années des « indépendances » et vivent encore avec leurs nationalités d'origine. Leurs progénitures, nées en Côte-d'Ivoire, y ont grandi et y ont fait des études (pour certains du CP1 à l'université). A part leur origine rien ne les distinguent des "vrais ivoiriens". Ils ont grandi au quartier comme vous et moi, ils parlent le « nouchi », ceux qui ont grandi à l'intérieur du pays ou au village parlent nos langues locales. Sont- ils oui ou non ivoiriens? Si non peuvent- ils le devenir? A quelle administration doivent- ils s'adresser. Quels documents doivent- ils fournir? Voici des questions pertinentes qu'il nous faut thématiser et résoudre courageusement au moment où l'on parle de l'identification des personnes en Côte-d'Ivoire. Au moment où la grande Amérique surprend le monde entier en surmontant ses complexes, ses préjugées pour faire de Barack Obama, Africain- américain, Kényan de père, le Président des Etats-Unis d'Amérique.
Il s'agit en Côte-d'Ivoire d'un problème de société, des tares du passé qu'il nous faut corriger. Amara, le fils du voisin avec qui on a grandi á la SICOGI, avec qui on est allé á l'école, sans jamais se rendre compte qu'il n'est pas ivoirien est rattrapé par la loi ? Il est... Guinéen ! Benjamin, le fils de l'« anago », seul boutiquier du village, qui parle attié comme tous les autres enfants de Kossandji, y a fait l'école primaire et s'y rend à chaque vacance scolaire depuis le secondaire. Pour ses amis d'enfance avec qui il a arpenté les forets, il est ivoirien. Si au regard de la loi ivoirienne, il n'est pas ivoirien et que cette loi ne réussit pas á faire de lui comme de tous ceux et toutes celles qui lui ressemblent un ivoirien, alors il y a quelque chose qui ne va pas dans la loi ! Il faut clarifier courageusement et définitivement le statut de ses ivoiriens- non ivoiriens. Le cas Alafé n'est que la partie visible de l'iceberg. Car avant d'être fraudeur sur la nationalité ivoirienne, Alafé qui est né et a grandi en Cote d'ivoire était ivoirien ! Ce n'est pas à priori un problème politique. C'est pourquoi il faut une convention entre les hommes politiques pour la non exploitation politique de ce problème. Il faut la mise sur pied d'un office national ou d'une commission nationale, détaché ou même rattaché à l'ONI (office nationale d'identification) qui traite et épuise cette question. Ces ivoiriens fils d'immigrés n'iront pas dans leur pays d'origine qu'ils ne connaissent pas et qui ne les connait pas. Leur pays, c'est la Côte-d'Ivoire.
Il faut détribaliser et recentrer le débat politique en Côte-d'Ivoire
On peut comprendre la crainte de certains hommes et de certaines chapelles politiques qui suspectent cette catégorie d'Ivoiriens d'être des potentiels électeurs pour le RDR du fait de leur origine et de leur religion (ils sont majoritairement nordiques et musulmans). Mais à qui la faute ? C'est le résultat de la tribalisation du débat politique en Côte-d'Ivoire ces dernières années. Des partis de gauche, traditionnellement défenseurs des couches sociales faibles que sont les partis socialistes sont tombés dans le jeu! La classification traditionnelle sur le terrain politique c'est la gauche, la droite et entre les deux le centre. Un électeur vote pour celui qui défend ses intérêts et non pour celui qui appartient à sa région, sa religion ou a son ethnie. C'est devenu ainsi chez nous parce que l'ethnie et la région ont été placées au centre de la politique. Il faut donc recentrer le débat politique en Côte-d'Ivoire autour de questions d'intérêt général, de valeurs sociales, de lutte contre le chômage, de création et d'amélioration d'infrastructures, de lutte contre la pauvreté, les épidémies, les endémies... contre la maladie. Autour des idéaux nobles de la redistribution et du partage égal des richesses produites par les populations, du respect des droits de l'Homme dans un environnement social apaisé. Chaque électeur vote pour ses intérêts et les masses d'Ivoiriens issues de l'immigration ne peuvent voter pour un parti ou homme politique autre que celui qui défend leurs intérêts. Ils partagent avec les autres Ivoiriens le même quotidien, les mêmes difficultés.
L'histoire du multipartisme en Côte-d'Ivoire enseigne cela.
Alors que beaucoup d'observateurs pensaient que le parti de M. Laurent Gbagbo, le FPI (front populaire ivoirien) serait le parti des bétés et « des gens de l'ouest », c'est en « Pays akye » et dans le nord á Korhogo précisément que le FPI a connu sa plus forte implantation durant les années 90. Ce sont les idées, les idéaux et les programmes qui guident l'électorat. C'est sa seule boussole politique. Et cela va de soi, c'est pourquoi même dans les pays nordiques, musulmans, il y a une gauche et une droite. Et l'électorat ivoirien issu de l'immigration qui vit dans sa majorité dans des conditions de précarité ne peut être qu'un électorat de gauche. Si la gauche laisse « son terrain traditionnel » à un homme ou à un parti politique qui se bat ou prétend se battre pour les droits des immigrés, c'est lui qu'ils vont suivre. Des études ont révélé que les immigrés ont plutôt tendance à voter pour la gauche. Et par delà les chiffres officiels, Dieu seul sait que la proportion d'immigrés dans la population ivoirienne (dont beaucoup sont ou seront ivoiriens) va au delà de nos attentes. C'est pourquoi un traitement juste, responsable et dépassionné de la problématique des Ivoiriens d'origine étrangère s'impose à nous.
En réalité, si l'on veut compter les "vrai ivoiriens" en Côte-d'Ivoire, nous restons persuadés qu'ils ne seront pas nombreux! Pour que nous passions de quelques 3 à 4 millions d'habitants après les "indépendances" à prés de 21 millions (les statistiques ne sont pas précises), c'est le résultat du flux migratoire. Ne nous faisons pas d'illusions, il n'y pas beaucoup d'ivoiriens de "souche multiséculaire".
Regardons courageusement le visage métissé et multiculturel de notre patrie et acceptons le tel quel pour un nouveau départ! Ce visage, c'est celui d'Asalfo (Magic system), d'Alpha Blondy, de Gohou Michel, de Adama Dahico, d'Aruna Dindané et de bien d' autres qui font tous la fierté de la Côte-d'Ivoire. Un nouveau départ après notre première guerre que nous voulons la dernière. C'est pourquoi, il importe de rappeler aux hommes politiques ivoiriens qui aiment dire que toutes les grandes nations se sont construites après des guerres, que c'est plutôt des leçons tirées de la guerre que se sont construites les grandes nations. La question identitaire est toujours une bombe à retardement, quand elle est mal traitée.
L'Allemagne nazi avait opté pour le repli identitaire comme réponse à une présence massive des juifs, fortement représentés dans tous les secteurs de son activité économique et sociale, la suite on la connait. Mais l'Allemagne, a su tirer les leçons de la guerre qu'elle a encrées dans la « GRUNDGESETZ » (La loi fondamentale) dont s'est d'ailleurs inspiré le constituant ivoirien de la deuxième République (Cf. le titre premier de notre constitution, intitulé des libertés, des droits et des devoirs, de l'article premier á l'article 28). « Die Stunde Null » (l'heure zéro), c'est ainsi que l'Allemagne a baptisé son nouveau départ après la guerre. Le Rwanda avait fait de l'ethnie le socle de l'opposition sociopolitique, l'aboutissement est connu de tous.
La Côte-d'Ivoire ne sombrera pas en régularisant la situation de « ses étrangers devenus encombrants », en leur évitant des voies détournées pour acquérir, au mépris de la loi une nationalité ivoirienne qu'ils ont déjà , de facto. La Côte-d'Ivoire a á peu prés la même superficie que la RFA qui fait 83 millions d'habitants, alors que nous sommes supposés être 21 millions d'habitants. Nos problèmes sociaux d'emplois, d'insécurité, de santé, de corruption, de fraude aux concours etc. ne sont pas des problèmes de démographie... mais de mal gouvernance.
Régulariser ou sanctionner ?
Arrêtons, pour ce qui est de la question identitaire en Côte-d'Ivoire, la politique du bâton qui consiste á « sanctionner pour faire peur et donner l'exemple » et débarrassons nous de notre propre peur pour passer á la régularisation. En attendant, il faudra dire á Alafé qui est né et qui a grandi en Côte-d'Ivoire, quand il sortira de prison dans 18 mois; s'il est ivoirien ou non, ou comment, quand et où il pourrait le devenir.
Evariste Ohinché
Juriste - Ivoirien Résident en Allemagne
Connectionivoirienne.net
18.11.2008. 16:13
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