Affaire Guébié / Raphaël Lakpé (Journaliste, sociologue consultant) : "Le discours de Gbagbo est d`instinct tribal"
Le samedi 13 décembre dernier, le chef de l'Etat, Laurent Gbagbo, était en visite d'Etat à Gnagbodougnoa, sous-préfecture du même nom, dans le département de Gagnoa. Une région dont il est originaire. Le discours qu'il a tenu devant les populations réunies, mérite que l'on s'y arrête. D'instinct tribal, ce discours réveille les vieilles rancœurs de l'affaire du Guébié qui a secoué le pays en 1970. Il incite à la haine et à la mésentente sociale. Il appelle à des élections sanglantes. Il est tout simplement dangereux. Dans les comptes-rendus qu'ils ont faits du discours tenu par M. Laurent Gbagbo, chef de l'Etat, le samedi dernier à Gnagbodougnoa, dans le pays Guébié, dans le département de Gagnoa, les journaux proches du camp présidentiel ont tenté, en vain, de lui trouver des aspects positifs. Fraternité-Matin, le quotidien pro-gouvernemental a barré sa " Une " avec : " Laurent Gbagbo dans le canton Guébié, Nous n'avons pas de contrat de vengeance, Même si les événements de 1970 ont été douloureux, le chef de l'Etat exhorte les populations à tourner la page ". Notre Voie, très proche du FPI, parti au pouvoir, sans doute mal à l'aise, s'est contenté, en titre d'accompagnement, d'un modeste " En visite dans le Guébié, Gbagbo appelle les Ivoiriens à l'union ". Le Quotidien, propriété du gendre, va plus loin dans l'opération de camouflage : " Meeting dans le Guébié : Gbagbo évite l'affaire Guébié ". Vous avez tout compris, les déclarations de Gbagbo dans le Guébié sont d'essence tribale, sème la haine dans les cœurs des Ivoiriens et surtout, sont un appel à des élections sanglantes. Ces propos sortis de la bouche du " président de tous les Ivoiriens ", à une période où le pays se débat pour retrouver sa cohésion, ne pouvaient que gêner ses partisans et conforter ses adversaires politiques dans leurs convictions selon lesquelles l'ancien opposant ne fait pas un bon Président de la République et qu'il est à la base de tous les malheurs qui s'abattent sur nous depuis son avènement au pouvoir.Le discours de Gbagbo est d'essence tribale
Dans le Guébié, il s'est proclamé héritier de personnalités politiques de bords politiques différents : " Comme tout le reste du département de Gagnoa, les Guébié ont donné de grands hommes politiques à la Côte d'Ivoire, au temps de la lutte coloniale et au temps de la lutte pour la démocratie. Chaque fois que je suis ici, je pense à Biaka Boda, je pense à Dignan Bailly, je pense à Djédjé Capri, je pense à Kragbé Gnangbé…Moi, je ne suis que l'héritier de cette longue liste… ". Quand on sait que Biaka Boda était un compagnon de lutte de Félix Houphouët-Boigny, donc militant du PDCI-RDA et que Dignan Bailly était socialiste et adversaire politique d'Houphouët et que Kragbé Gnangbé a pris les armes en 197O pour une transition brutale au multipartisme, comment peut-on se réclamer de tout ce monde en même temps ? La seule ficelle qui lie toutes ces personnalités politiques est d'ordre tribal. Elles sont de Gagnoa, de la même région, donc du même groupe ethnique que le chef de l'Etat. Laurent Gbagbo s'est ajouté à la liste des Bété (de sa région) qui ont été toujours présents dans les différentes luttes politiques. Même quand, plus loin, il cite Sékou Sanogo et Me Adam Camille comme des combattants pour la démocratie, c'est pour faire diversion. Gbagbo est le Bété qui a su faire aboutir la lutte que d'autres Bété avant lui n'ont pas su mener. Il affirme triomphant : " Mais quand tu es un héritier, quand tu viens en fin de liste, tu as au moins l'avantage de savoir pourquoi et comment tes prédécesseurs ont échoué ou ont réussi. J'ai donc eu le temps d'étudier, de réfléchir à pourquoi cela n'a pas marché pour eux et donc j'ai fait en sorte que cela marche pour moi et donc pour nous ". Ayant su éviter les pièges dans lesquels sont tombés ses frères " devanciers " Gbagbo a réussi. S'il a gagné, ce sont donc les Bété qui ont gagné. Il a bien fait noter qu'il était le dernier de la liste et qu'après lui, il n'y aura personne d'autre. S'opposer donc à lui, c'est vouloir arracher aux Bété ce qu'il leur a donné après tant d'années de lutte, de souffrances. C'est parce qu'il raisonne ainsi que le socialiste Gbagbo n'a pas voulu revendiquer le seul héritage de l'autre socialiste de la région, Adrien Dignan Bailly, le publiciste venu de la Métropole pour affronter le candidat Félix Houphouët-Boigny dans les années 50.
Gbagbo réveille les vieilles rancœurs du Guébié
Ici, prenons notre confrère Le Quotidien en flagrant délit de camouflage, parce que le chef de l'Etat a bien évoqué les événements du Guébié. A ce sujet il a déclaré : " Je suis aujourd'hui ici à Gagnoa, où les événements de 1970 ont été douloureux. Près d'ici, du lieu où nous parlons, se trouvent des fosses communes ". Le président de la République confirme donc que lors des événements du Guébié, il y a eu des fosses communes donc des tueries en masse. Il sait donc exactement où les milliers de corps dont on a toujours parlé ont été enfouis. Si vraiment le pouvoir qu'il a pris l'a été au nom des Bété, pourquoi ne soulage-t-il pas tous ces cœurs meurtris qui aimeraient savoir où sont enterrés leurs parents et surtout pourquoi ne laissent-ils pas éclater la vérité sur le nombre des Guébié qui ont été tués lors de ces événements ? Surtout que récemment, un fils de cette région en l'occurrence Gadji Dagbo Joseph, dans un livre publié par les éditions NEI, en 2002, récuse les chiffres avancés ici et là pour mesurer l'ampleur de la répression qui s'est abattue sur les populations. En évoquant les tragiques événements du Guébié tout en feignant de ne pas y accorder de l'importance, Laurent Gbagbo demande, à cet instant précis, à ses frères du Guébié et de tout le pays Bété, de ne pas oublier ce qu'ils ont souffert. L'affaire du Guébié, rappelons-le, avait déjà largement servi dans la lutte du Front Populaire Ivoirien pour la conquête du pouvoir d'Etat. On se rappelle aussi qu'une fois parvenu au pouvoir, au lieu de régler le cas Guébié une bonne fois pour toutes, Laurent Gbagbo a préféré faire rapatrier les cendres d'un illustre inconnu de Bonoua, un certain Mangoua qui aurait été déporté au Gabon par l'administration coloniale pour des raisons que le grand public ignore. Le cas Kragbé Gnangbé n'aura servi qu'à galvaniser les ardeurs des militants FPI du pays Bété. Ce que recherche encore Laurent Gbagbo en évoquant ces événements à Gnagbodougnoa. Question de dire à " ses parents " : " j'ai encore besoin de vos poitrines pour conserver mon pouvoir comme j'en avais eu besoin pour le conquérir ". Evidemment, comme il est le dernier sur la liste, on ne peut rien lui refuser dans la région.
Un contrat de dupes
Alors, le contrat qu'il avait signé avec les populations du Guébié et qui était du " donner sans recevoir " arrivant à sa fin, il faut le renouveler. Ils lui avaient donné le pouvoir et eux n'avaient rien reçu en échange, " à part le collège que le conseil général est en train de construire ". C'est bien maigre. Pourtant, le chef de l'Etat reconnaît que les populations de cette région vivent des problèmes réels. Seulement, comme la biche, il marche pour qu'on ne le brise pas. Parce que, s'il se mettait à entreprendre des actions de développement dans ces contrées comme il en réalise ailleurs, les méchants loups, ceux qui n'ont jamais voulu le bien des Bété et que l'on devine, vont lui briser les reins. Et puis, il faut savoir que le contrat signé, "ce n'est pas un contrat pour les Bété, c'est un contrat pour la Nation ivoirienne, où naturellement les Bété auront leur place ". Remarquez bien le futur utilisé. Ce qui n'a pas été fait dans le précédent contrat pour cette population, le sera dans le nouveau. Votez-moi et vous serez guéris ! L'héritier de Kragbé Gnangbé avait promis la Décentralisation, il l'a commencée. Il avait promis l'Assurance mutuelle universelle, elle était en route. La preuve qu'il n'a pas oublié les promesses faites, le contrat passé avec les Bété pour la nation entière. C'est pourquoi, le valeureux Mangoua de Bonoua a droit à une sépulture mais pas Kragbé Gnangbé. Pourtant, la partie Bété, signataire du contrat pour la nation, a donné de sages conseils à Laurent Gbagbo, mais, il n'en a pas tenu compte. " Ceux qui étaient là quand je suis arrivé ici en 1990, m'ont écouté. Je leur ai dit d'essuyer leurs larmes. Séchez vos larmes. Je ne serai jamais celui qui vient pour faire ruminer un passé, celui qui vient pour attiser les haines et les vengeances. Je vous remercie peuples de Gagnoa, parce que vous ne m'avez jamais donné de tels conseils pour qu'on se venge sur un tel ou un tel ". Ceux qui ont écouté tous les discours de Laurent Gbagbo depuis son avènement au pouvoir, soutiendront que jamais, il n'a tenu de discours de paix et de pardon. Djédjé Capri qu'il cite lui avait donné son exemple pour qu'il serve. Rien n'y fit. Rappelons que Djédjé Capri, dans les années 50, était le président de l'Assemblée constituante. Comme à l'époque, la Côte d'Ivoire n'était pas encore un Etat indépendant, il était comme la première personnalité politique du pays. Lui-même disait qu'il a été le " premier président de la Côte d'Ivoire ". A l'entrée de la ville de Gagnoa, ses partisans ont fait descendre du camion, un militant du PDCI du nom de Sékou Baradji, qui arrivait de Sinfra. Ils l'ont battu à mort. Emprisonnés et transférés à Abidjan, ils ont reçu la visite de leur leader, Djédjé Capri. Quand ce dernier leur pose la question de savoir ce qui s'est passé, fièrement, ils ont tous crié, oui c'est nous qui l'avons tué parce qu'il n'était pas d'accord avec toi. Alors Djédjé Capri reprend la parole et leur dit : " Non, ce n'est pas lui que vous avez tué, mais c'est moi. C'est ma carrière politique que vous avez brisée à jamais. A cause de vous, je ne serai jamais plus rien dans ce pays ". C'est ce qui se passa. Parce qu'à l'époque, l'administration coloniale ne plaisantait pas avec ce genre de choses. En l'an 2000, que s'est-il passé à la prise du pouvoir de Laurent Gbagbo ? Il a demandé à l'armée de faire son travail devant des manifestants aux mains nues. Résultat : un charnier de 67 cadavres. Ses partisans ont tué 67 Sékou Baradji. Si l'on avait été dans un Etat civilisé comme au temps colonial, Laurent Gbagbo aurait été destitué soixante-sept fois.
Un appel à des élections sanglantes
Les sages de son peuple lui ont sûrement dit qu'un chef ne parle pas au hasard. Il mesure toujours ses propos. Il avait commencé son mandat en affirmant haut et fort qu'il tiendrait peu compte du respect de la vie humaine. " Mille morts à gauche, mille morts à droite, moi j'avance ". Son discours permanent de confrontation, de défiance nous vaut la crise militaro-politique que vit la Côte d'Ivoire. Pour lui, les élections sont des moments de guerre. Des occasions pour réduire à néant des adversaires politiques. Pour sensibiliser les populations du Guébié aux opérations d'identification et d'enrôlement, il utilise des images de guerre (encore et toujours) : " Aujourd'hui, la guerre est finie. La guerre que nous faisons maintenant, c'est la guerre avec les papiers. Si tu n'as pas de papiers, tu n'as pas de fusil. C'est cela nos fusils aujourd'hui. Je vais vous aider " à avoir vos fusils, devrait-il continuer, pour que vous puissiez éliminer mes adversaires. Quand on sait d'où vient la Côte d'Ivoire, quand on connaît la fragilité de la cohésion sociale et qu'on est le président de la République, soucieux de la tranquillité de ses concitoyens, peut-on prononcer de telles paroles ? Surtout quand, plus loin, vous êtes présenté comme un résistant organisant un front contre ceux qui ont tué Boga Doudou, juste parce qu'il travaille avec toi. Sachant que le village du ministre tué dans des circonstances troublantes le 19 septembre 2002, n'est pas loin de l'endroit où se tient le meeting. Dans le discours, on ne voit nulle part, le chef de l'Etat appeler les Ivoiriens à l'union. On ne voit nulle part présenter l'élection présidentielle comme une pratique normale en démocratie. Bien au contraire, le discours se termine sur un appel à la guerre comme avait commencé le mandat présidentiel de Laurent Gbagbo. Après, ses partisans iront chercher ailleurs, le vrai père de la guerre en Côte d'Ivoire.
Raphaël Lakpé Journaliste sociologue-consultant Source : Le Patriote
19.12.2008. 13:05
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