Côte d'Ivoire: Menace sur l'élection présidentielle
Les 80 milliards FCFA du cynisme et de la honte« La date du 30 novembre est dramatiquement menacée », menace la primature. Et c’est reparti. Les Ivoiriens risquent d’être frustrés pour la énième fois de leur élection présidentielle. Principale mis en cause : le nerf de la guerre. 80 petits milliards FCFA qui manquent à la cagnotte. 80 petits milliards que le gouvernement de Côte d’Ivoire n’arrive pas à trouver. Une autre preuve d’incompétence au plus haut niveau qui jette l’opprobre sur le pays.
Ça a commencé par une déclaration de Sindou Méité le porte-parole du premier ministre Guillaume Soro. « Les difficultés dans la mobilisation des ressources financières, a-t-il dit le vendredi 27 juin 2008, vont amener des retards dans la mise en œuvre d’un certain nombre d’opérations essentielles dans le processus de paix. On aura des retards sur le désarmement, des retards sur la sécurisation du processus électoral, des retards sur la réinsertion des ex combattants et des groupes d’auto défense, des retards sur l’indentification. Et donc nous risquons, si la mobilisation de ressources intérieures et extérieures n’est pas urgente, d’avoir un retard sur le calendrier électoral. Donc le calendrier électoral risque d’être fortement perturbé et la date du 30 novembre dramatiquement menacée ».
Le lundi 30 juin, c’est le conseiller spécial à la communication du premier ministre qui est monté au créneau. « Le processus de paix est en danger car le premier ministre n’a pas les moyens de sa politique », a fait savoir Alain Lobognon. Ce dernier a pointé du doigt la communauté internationale qui selon lui ne s’empresse pas de mettre la main à la poche. « On attend des aides qui ne viennent pas », clame-t-il.
Comme un pays sous tutelle
La phrase est lâchée : « Des aides qui ne viennent pas ». Sous entendu : des aides extérieures qui tardent à être décaissées. La Côte d’Ivoire est réduite à se comporter comme un pays sous tutelle onusienne où tous les financements sont attendus de l’extérieur. Surprenant, quand les dirigeants font savoir que pour la première fois, le budget du pays dépasse la barre de 2000 milliards FCFA. Les 80 milliards FCFA de financements extérieurs attendus sont prévus pour supporter non pas exclusivement le coût des élections (il ne manque que 7 milliards FCFA sur les 36 milliards FCFA nécessaires à la Commission électorale indépendante pour cela) mais des programmes dont la pertinence de la faisabilité laissent à désirer. Il s’agit notamment du nébuleux service civique inscrit dans le cadre du processus de sortie de crise. Ce programme nécessite 40 milliards FCFA. Et pour tout dire, la communauté financière internationale hésite à jeter de l’argent par la fenêtre au moment où l’urgence est le front contre la flambée des prix de denrées de premières nécessités.
Car il faut bien comprendre que la Côte d’Ivoire est engagée sur deux fronts principaux de recherche de financements qui commandent que l’on distingue entre le processus électoral (recensement électoral, installation des CEI locales, organisation pratique des élections) et le processus de sortie de crise (démobilisation, primes des ex combattants, service civique…).
Ce que les autorités ivoiriennes ne disent pas à leurs compatriotes, c’est que le financement qui coince est celui lié au processus de sortie de crise. Et sur ce point là , les partenaires au développement qui avaient fait des promesses au dessus des espérances, l’année dernière au cours d’une table ronde dite des donateurs demeurent sceptiques. Ce que les traditionnels partenaires au développement de la Côte d’Ivoire ne disent pas clairement, « c’est qu’ils croient que les dossiers montés en l’occurrence le programme du service civique, relèvent de l’amateurisme et que par ailleurs les Ivoiriens ne font pas nettement preuve de patriotisme en montrant des signes qu’ils veulent vraiment en sortir », selon un diplomate onusien en fonction à Abidjan.
Unicité de caisses
En réalité, la Côte d’Ivoire peut financer elle-même ces deux processus électoral et de sortie de crise. Avec un budget qui dépasse nettement, dit-on, les 2000 milliards FCFA, le pays peut opérer une réorientation budgétaire qui consistera à "prioriser" le financement des processus. A tout le moins, les autorités peuvent se tourner vers les financements intérieurs (des entreprises de droit ivoirien peuvent octroyer des crédits à l’Etat, ce qui peut constituer une dette intérieure).
Au demeurant, le gouvernement dont le chef n’est personne d’autre que le patron des Forces nouvelles (FN) peut compter sur des entrées importantes d’argent non budgétisées depuis le début de la crise, en zones Centre, nord, ouest (CNO). En 2005, l’ONG Global Witness avait estimé à environ 30 milliards FCFA les sommes illégalement perçues par la Centrale (nom donnée à la structure chargée de collecter les taxes et impôts en zone CNO) et qui sont entrées directement dans les poches de responsables de la rébellion et autres seigneurs de la guerre. Le principe de l’unicité de caisses, difficilement accepté par les responsables des FN, curieusement à la primature, est resté dans le domaine des vœux pieux.
Par ailleurs, l’Etat devrait consentir à réduire son train de vie. Le chef de l’Etat Laurent Gbagbo a au bas mot cent conseillers. Il a un nombre incalculable de chargés de missions officiels et occultes. La plupart d’entre eux sont payés à ne rien faire. En outre, il y a les innombrables présidents de partis politiques (Martine Djibo, Danièle Bony Claverie…) et autres responsables de mouvements patriotiques regroupés au sein de la mouvance présidentielle qui sont grâcement payés mensuellement par le chef de l’Etat sur le budget du contribuable.
Enfin, les deux têtes de l’Exécutif pourraient faire la preuve, pour une fois, de patriotisme en renonçant à leurs immenses privilèges liés au fonds de souveraineté. Les fonds de souveraineté cumulés de Guillaume Soro et de Laurent Gbagbo avoisinent 100 milliards FCFA.
Le fait est donc plus que clair : si les autorités ivoiriennes le veulent, elles trouveront les 80 milliards qui manquent pour financer les processus de sortie de crise. Apparemment, elles hésitent à choisir cette option de dignité et préfèrent s’enfermer dans une logique ridicule de main tendue vers l’extérieur qui couvre encore de honte la Côte d’Ivoire.
Certainement, l’option de la honte les arrange. Elle contribue à prolonger cyniquement un processus de paix infini et harassant pour le petit peuple qui n’a d’autre choix que la pauvreté.
André Silver Konan
Journaliste écrivain
04.10.2008. 06:35
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