“Peut-on vraiment prendre nos dirigeants au sérieux ?”
Lorsque l'on est seul dans sa chambre, loin de tout regard, on peut se mettre nu et faire toutes les cabrioles et grimaces que l'on veut. Mais lorsque l'on se trouve dans la foule, sous le regard des autres, ce genre de jeu n'est permis qu'aux enfants. L'Afrique est sortie de son isolement depuis plus d'un siècle et fait désormais partie intégrante de la communauté internationale. Tout ce qu'elle fait est vu dans le monde entier, tout comme elle voit tout ce qui se passe dans le reste du monde. Il s'agit aujourd'hui pour ce continent de savoir s'il doit se comporter comme un enfant ou comme une personne adulte. La question n'est plus pour nous de revendiquer une souveraineté que personne ne nous conteste, mais de nous en montrer dignes. Quel spectacle offrons-nous ? Celui de pays qui rusent avec des principes qu'ils se sont librement établis, des pays assis au bord de l'eau sur d'immenses richesses mais qui meurent de faim et de soif, des pays qui répètent à longueur de journée qu'il faut les respecter parce qu'ils sont adultes, mais qui se comportent comme des enfants, des pays incapables de se construire ne serait-ce que de quoi satisfaire leurs besoins les plus primaires. Au Bénin où je me trouve en ce moment, j'ai découvert un jour au bord du lac Ahémé trois latrines en bois sur lesquelles il était écrit : " financement : coopération française ". Quelle maturité peut-on revendiquer lorsque l'on est incapable de se construire des chiottes ? Il y a quelque temps nous avions vu à la télévision madame Gbagbo féliciter chaudement l'ambassadeur des Etats-Unis parce qu'il avait offert quelques malheureux fours servant à fabriquer du pain dit ghanéen à des femmes d'Adjoufou. Pensons aux immenses richesses de l'ex-Zaïre dilapidées par feu Mobutu dans des dépenses aussi somptueuses qu'inutiles, à celles du Gabon accaparées et gaspillées par le clan Bongo. Il est établi que des barrages sur le fleuve Congo seraient de nature à fournir de l'électricité à une bonne partie de tout le continent africain. Mais que fait-on de ce fleuve ? Depuis quelques années il ne sert qu'à charrier les cadavres des innombrables guerres qui déchirent le pays qu'il traverse. Observons la minuscule mais très riche Guinée Equatoriale. A voir les frasques du fils du président qui est aussi ministre, on peut parier que les richesses de ce pays ne profiteront jamais à l'immense majorité de la population qui continuera pendant encore longtemps de croupir dans la misère. Pensons aux énormes fonds de souveraineté que se sont octroyés le chef de l'Etat et le premier ministre de la Côte d'Ivoire, aux massifs détournements de fonds dans la filière du cacao et aux palais tout aussi inutiles que coûteux que le chef de l'Etat est en train de construire à Yamoussoukro, pendant que l'on quémande de l'argent pour faire les audiences foraines et organiser les élections. Peut-on vraiment prendre ces pays et leurs dirigeants au sérieux ? Peut-on les considérer comme matures ? Il en est de même de la démocratie. Il faut des démocrates pour bâtir une démocratie. Tous nos chefs se proclament démocrates. Certains, comme le nôtre, revendiquent même la paternité de la démocratie dans leurs pays. Mais qu'y a-t-il de démocrate dans leurs comportements ? Lequel d'entre eux respecte scrupuleusement les principes démocratiques ? Leur unique souci est de se maintenir coûte que coûte au pouvoir, quitte à ruiner totalement leurs pays et à marcher sur des monceaux de cadavres dans cette entreprise. L'habileté politique de nos chefs consiste uniquement à ruser avec les principes démocratiques, à mettre leurs opposants sous l'éteignoir, à tenir le peuple en laisse et à dribbler la communauté internationale. Et les peuples ? Que comprennent-ils à la démocratie ? Pour l'essentiel, ces peuples, analphabètes dans leur immense majorité, traumatisés par la colonisation, les régimes de partis uniques ou militaires, les " dictatures démocratiques " que nous connaissons depuis les années 90, sont complètement abrutis par la misère et les constantes atteintes à leurs droits les plus élémentaires. Leur unique préoccupation est de survivre. Nous ne dirons pas pour autant que les peuples d'Afrique ne sont pas mûrs pour la démocratie. Il n'y a pas un âge que l'on doit atteindre avant de pouvoir pratiquer la démocratie. Tout comme l'on apprend à marcher en marchant, on devient démocrate en pratiquant la démocratie. On n'a pas besoin d'atteindre un âge précis ou un niveau donné de développement pour respecter les droits de l'homme. Ce qui nous a manqué est l'apprentissage de cette démocratie. Ceux qui devaient inculquer les valeurs démocratiques aux peuples sont avant tout les élites politiques et intellectuelles. Or les élites politiques, obsédées par la conquête et la conservation du pouvoir, n'ont souscrit à la démocratie que du bout des lèvres, pour ne pas se faire couper les subsides du monde riche. Quant aux élites intellectuelles, elles ont presque partout été soit achetées par les pouvoirs politiques, quand elles ne se sont pas données d'elles-mêmes, pour avoir une part de pouvoir avec ce qui va avec, soit réduites au silence par des intimidations, des emprisonnements, quand elles n'ont pas été purement et simplement éliminées. Finalement, la démocratie en Afrique n'est qu'une enveloppe vide que l'on brandit pour tenter de séduire l'occident, qui de son côté n'est pas du tout dupe, mais a une opinion publique qui réclame des salaires toujours plus élevés et des prix à la consommation toujours plus bas. Ce n'est pas la faute à l'occident si les intérêts de nos pays et de nos peuples sont les derniers des soucis de nos dirigeants. La seule bataille que nous menons sur ce continent, celle pour laquelle nous sommes prêts à donner nos vies, est celle pour la conquête du pouvoir politique qui signifie accaparement des ressources du pays. Nous nous accommodons ou nous nous offusquons de ce que le chef de l'Etat s'octroie des fonds de souveraineté faramineux, selon que l'on appartient ou non au clan, c'est-à-dire selon que nous avons ou non des chances raisonnables d'en capter quelques miettes. Quel douanier, directeur ou ministre corrompu n'est pas adulé dans son village ou dans sa région, pourvu qu'il redistribue une partie de ce qu'il vole à l'Etat ? Cela fait déjà deux ans que nous attendons de pouvoir nous étriper pour cette conquête du pouvoir. Sans doute parce que nous sommes tous issus de sociétés dont l'économie était essentiellement basée sur la cueillette, nous n'avons pas encore intégré l'industrie dans nos schémas de pensée. Le pouvoir politique est dans notre esprit la voie la plus rapide, pour ne pas dire la seule, pour accéder aux richesses. Lorsque l'on accède au pouvoir politique, on n'a pas besoin de planter et attendre. On n'a pas besoin d'investir et attendre des retours sur investissement. Il suffit de cueillir. C'est donc pour la conquête du pouvoir politique que nous mobilisons nos intelligences et nos énergies. Et comme nous n'avons pas non plus intégré les idées de nation, d'intérêt général, nous raisonnons en terme de famille, de clan, de tribu, d'ethnie, de région. Qui lit les programmes des candidats en Afrique ? Qui se préoccupe de leurs compétences ? La seule chose qui compte est que le candidat issu du clan ou de la région parvienne au pouvoir. Parce qu'il pensera d'abord au clan. Du moins le croyons-nous et le souhaitons-nous. Et nous voici tous prêts en Côte d'Ivoire, à soutenir soit Gbagbo, soit Bédié, soit Ouattara, sans nous poser la question de savoir ce que chacun de ces hommes qui ont eu à exercer le pouvoir a apporté de positif à ce pays, ou plutôt tout en sachant pertinemment que les malheurs de ce pays viennent de ces trois hommes. Combien d'entre nous voterons pour un candidat qui n'est pas issu de son clan, de sa région ? La démocratie a été totalement dévoyée sur notre continent. Certains parlent de décalage culturel. Nous n'en croyons pas un mot. Sauf à penser que les Africains sont d'une essence différente des autres hommes, la démocratie qui s'est installée dans presque toutes les parties du monde a aussi sa place sur notre continent. Il existe des exemples de démocratie réussie en Afrique. Ils sont rares, certes, mais ils existent. Le respect de la vie, de la liberté, et des droits des autres n'est pas une faculté réservée aux autres peuples de la terre mais déniée à l'Africain. Les dictatures ne sont pas non plus l'apanage de la seule Afrique. Hitler, Staline, Milosevic, Pol Pot, Pinochet ou Saddam Hussein ne viennent pas d'Afrique. Le choix de la dictature ou de la démocratie est opéré par des hommes, selon qu'ils veulent régner pour leurs seuls intérêts ou pour ceux de leurs peuples. Les dictateurs règnent plus facilement sur les peuples qu'ils ont réussi à abrutir. L'assassinat de l'école et la destruction de tous les lieux de culture par le régime de Laurent Gbagbo n'obéissent à rien d'autre qu'au désir d'asservir le peuple pour faire perdurer son pouvoir. Et les raisonnements tenus par certains intellectuels, ceux du FPI notamment, tendent à prouver que sur ce point au moins, il est en train de réussir. Mais cela ne suffit pas. Il faut aussi terroriser le peuple. C'est ce à quoi s'emploient les CECOS et autres milices déguisées en policiers, gendarmes ou militaires. Cependant, il appartient aux peuples d'accepter de subir une dictature ou de se battre contre elle. Les exemples de peuples qui se sont défaits de cruelles dictatures abondent dans l'histoire récente de notre continent. C'est aux Ivoiriens de s'en inspirer.venancekonan@yahoo.fr
23.11.2007. 09:40










Ecrire un commentaire
* = mention obligatoire