La face cachée d’Alpha Blondy
Ses moments de galère aux Etats-Unis, la drogue, ses crises, son séjour à la Dst et à l’hôpital psychiatrique de Bingerville, ses amis, la complexité de ses relations parentales...Notre dossier.
Rempli d’illusions, à son arrivée aux Etats-Unis, où il débarque vers la fin de l’année 1975, Blondy (c’est ainsi que se faisait déjà appeler celui qui deviendra une star mondiale) fait face à une totale désillusion. Le rêve américain vire au cauchemar. La grande Amérique qu’il connut à travers les livres et les films est loin d’être un paradis. Lui, jeune ‘’branché’’, qui n’avait jamais exercé une quelconque activité professionnelle, se voit donc contraint d’exercer de petits boulots pour s’assurer la pitance quotidienne : coursier, vendeur de dindon...tout y passe. Puis, face à sa nouvelle situation, Blondy, qui pensait noyer ses difficultés dans la drogue, devient accros des stupéfiants et sombre dans la dépression. Son retour à Abidjan, en 1980, après plusieurs déboires, est sans gloire. Accueilli par la Police, à l’aéroport international Félix Houphouët-Boigny de Port-Bouët, il est passé à tabac avant d’être écroué au sous-sol de la Direction de la surveillance du territoire (Dst), au Plateau. Sans que ses parents n’aient la moindre idée de son arrivée. Deux semaines après, il est conduit à l’hôpital psychiatrique de Bingerville. Mais très vite, le praticien s’apercevra qu’il n’a pas affaire à un ‘’fou’’ mais à une victime d’une crise neurologique, qui a de la suite dans les idées : en somme, un amoureux du reggae. Trois ans plus tard, soit le 11 mai 1983, à la faveur de la deuxième commémoration de la disparition de Bob Marley, Alpha Blondy présentait, au cours d’une émission spéciale animée par Georges Taï Benson, son tout premier disque intitulé ‘’Jah Glory’’. Comme pour rendre gloire à Dieu, après sa si longue traversée du désert. Ce sera le début d’une belle carrière musicale qui, 24 ans après, continue de séduire le monde entier.
‘’Mettons cette affaire de papa de côté’’
A l’instar de plusieurs héros africains, les origines d’Alpha Blondy sont entourées de mystère. Officiellement né à Dimbokro vers 1953, de Yacouba Koné et de Aminata Diaka Traoré, l’artiste n’a pas hésité à nous faire une précision sur son acte d’état civil : « Ils ont mis ‘’vers’’ et comme ce mot me gênait j’ai ajouté ‘’1er janvier’’ pour faire cool. Il est désormais marqué sur ma pièce d’identité ‘’né le 1er janvier 1953’’. Mais en réalité, je suis né bien avant. J’ai eu la chance de naître dans un pays où il y avait la fête. Une fête d’avant les indépendances. L’Afrique était plus unie qu’aujourd’hui ». Puis, contre toute attente, le chanteur fait une révélation au sujet de ses origines : « J’ai eu la chance d’être un métisse. Mon père est Baoulé même si je ne l’ai pas connu ». A cet instant précis de notre entretien, la brèche au sujet de sa filiation étant ouverte, nous lui demandons si son géniteur s’appelle Gbaflin Kouadio, le nom qui nous est, à chaque fois, revenu au cours de nos différentes investigations à ce sujet. « Non, non, pas du tout ». Répond-il avec empressement, avant d’ajouter : « Je ne sais pas qui a sorti ça. Mais c’est ce qu’on m’a aussi dit. J’ai parfois dit oui, sur un coup de tête. Mais en réalité, je n’en sais rien. D’ailleurs, je n’ai même pas le droit de prononcer ce nom, parce que je n’ai pas envie de blesser ma mère. C’est par respect pour ma mère. Alors mettons de côté cette affaire de papa. Ok ! Bien que respectant ce monsieur que j’ai vu lorsque j’étais petit. L’essentiel est que je sois là. Dieu a voulu que je sois là. C’est tout ». Selon nos investigations, dans cette ville, dame Aminata Diaka Traoré est donnée en mariage par ses parents à un modeste fonctionnaire à Korhogo. En effet, elle contracte un second mariage avec M. Koné Yacouba, agent de préfecture où elle s’en ira avec son fils. Le garçonnet portera, plus tard, pour plusieurs raisons, le nom Koné Seydou. Même si l’éducation du petit Seydou est l’affaire de sa grand-mère dont il porte le nom du défunt époux. « Elle m’appelait ‘’mon mari’’. Elle prenait soin de moi. Ma grand-mère vendait du lait et des N’gnomi (une sorte de tartes : Ndlr). Je me souviens que ma tante qui vivait avec nous parcourait les villes environnantes pour acheter des régimes de bananes et ma mère était à chaque fois à ses côtés. C’est plus tard que ma grand-mère a ‘’déversé’’ sur mes cousins Bakary, Aruna... et moi, tout son dévolu : le grand amour », se souvient-il. Elève en classe de 2ème A au lycée normal de Korhogo, Koné Seydou est viré de l’école : « Ils m’ont renvoyé. Et pourtant, j’étais convaincu que j’étais brillant. Mais les profs, eux, n’étaient pas de mon avis. On me trouvait indiscipliné ce qui n’était peut- être pas faux », reconnaît l’artiste. Le lycée normal de Korhogo, se rappelle la star du reggae, avait la particularité d’être situé près de la montagne, à proximité d’une forêt de teck qui bordait l’internat des filles. « Beaucoup d’enfants sont nés de cette forêt là. C’était une belle période », ironise-t-il. En réalité, les causes de cette exclusion n’étaient pas à rechercher ailleurs que dans sa volonté de faire de la musique. De la pop musique dans un premier temps, surtout avec les influences internes et externes. Avec donc une bande d’amis composée de Cool B. Price à la guitare, Saya, etc., leur lieu de prédilection était le ‘’Paradis bar’’ de Korhogo, où ils donnaient déjà des concerts. Au fur et à mesure, ce bar deviendra le lieu de rendez-vous par excellence, de tous les élèves de la ville. « Nous formions une bande de copains. Je me souviens une fois, Bailly Spinto est arrivé à Korhogo avec les ‘’New system pop’’, avec à la batterie Georges Ouédraogo, pour une soirée. Et à la pause, nous avions durement négocié avec lui pour jouer juste un peu. Ce qu’il a accepté. Je sais qu’il ne peut plus s’en souvenir », constate le chanteur. C’est dans ce contexte que Blondy fera la connaissance, dit-on, de la très ravissante Fanta Diallo, présidente du Mouvement des étudiants et élèves de Côte d’Ivoire (Meeci) du lycée filles de Korhogo. Capitale du nord de la Côte d’Ivoire, Korhogo était devenue la plaque tournante du show-biz ivoirien. Les grosses pointures de la musique ivoirienne ne pouvaient pas ne pas, y faire un tour. Après Bailly Spinto, la star du club méditerrané, Jimmy Hyacinthe et Ernesto Djédjé ont également donné des spectacles dans la « cité du Poro ». Et à chaque fois, c’était le même scénario : la Bande à Blondy suppliait pour juste ‘’jouer un peu’’. « C’est au cours de cette période que les gars n’ont pas du tout aimé mes notes parce qu’on ne pouvait pas à la fois courir et se gratter les fesses. Il a fallu donc que je fasse un choix. J’ai donc été viré. Mais, je vais vous faire une confidence. Je n’ai jamais été aussi heureux de savoir que je n’allais plus affronter les devoirs et surtout les interrogations de math et de physique. Et comme je ne supportais pas l’autorité des profs, j’étais heureux. Tout ce qui était langue j’aimais, sauf l’allemand, parce que le prof avait une façon de faire que j’en aimais pas. En anglais, j’étais bien et lorsqu’il s’agissait des leçons, j’étais champion, parce que je les apprenais. Je n’aimais pas triché comme mes camarades. Parce que si je le faisais, j’allais avoir de bonnes notes comme eux. Mais lorsque je ne comprenais pas, je ne faisais pas. C’est tout. Qu’est-ce que j’ai bien dormi. Fini la corvée. Et un jour, mon père me dit : ‘’j’ai un ami qui veut que tu partes au lycée classique d’Abidjan’’. J’ai dit comme ça : ‘’Non papa. Nous sommes 9, il faut t’occuper des autres, moi, je vais me battre », explique la star. En réalité, Blondy, désormais situé sur ses projets, nourrissait l’ambition de se rendre aux Etats-Unis via le Liberia. Surtout qu’entre-temps, il avait fait un tour à Abidjan dans le but de faire son entrée au Studio-Ecole de la Radiodiffusion télévision ivoirienne (Rti) mais il se souvient encore : « Le jour du concours, je n’ai pu composer. Je suis arrivé en retard parce que j’avais fait la fête la veille ». Une occasion de plus pour aller à l’aventure. Bien qu’étant animé par la farouche volonté de faire de la musique, il avait à cœur de terminer ses études et être un jour, professeur d’anglais à l’Université. « Ça faisait cool. Ça faisait bien. Et comme j’étais très amoureux de Fanta Diallo, je tenais à la voir pour l’informer. Son père étant à cette époque le responsable de la Ran dans la région, j’ai fraudé le train de bétail de Ferké jusqu’à Tafiré où je venais la voir. Ma grand-mère maternelle est Tangbana mais c’est l’amour de Fanta qui m’amenait à Tafiré. Lorsque je l’ai vue, je lui ai dit que j’ai pris l’engagement de me rendre au Libéria. Elle m’a apporté tout son soutien. » Par manque de moyens, Blondy effectuera le voyage du Libéria presqu’à pied et en auto-stop. A la veille de son départ, il recevra de sa mère couturière pour enfants au marché de Bondiali, la somme de 20.000 Francs Cfa, représentant toutes ses économies. « Il fallait bien que je ne les défense pas comme ça », déclare le chanteur.
En route pour le Libéria...
Le lendemain, animé d’un courage hors pair, il prend, en solitaire, la route du pays de Williams Tolbert. Il a fait du vélo stop, de la moto stop, de l’auto stop, du tracteur stop, du caterpillard stop, etc. Entre deux stops, il pouvait marcher sur de longs kilomètres. Après plusieurs jours de voyage, il atteint la ville de Danané. « Au cours de ma randonnée, j’ai rencontré un jeune Guéré qui était branché pop music comme moi. Surtout que j’avais mon petit magnétophone avec des cassettes à la mode comme celles de James Brown. Le courant entre lui et moi est vite passé. Il m’a hébergé. Et sa maman très tôt le matin a chauffé de l’eau pour moi pour ma douche et elle m’a préparé un bon petit déjeuner. Puis, il m’a confié à un chauffeur à la gare qui m’a, à son tour, accompagné dans une autre petite localité et celui-ci m’a confié à un autre et nous sommes allés à Gbanga où j’ai rencontré un Ivoirien prof d’Anglais qui m’a hébergé. Et le lendemain, il m’a lui aussi, confié à un chauffeur avec lequel j’ai traversé la petite rivière jusqu’à Sanikouélé. C’est au fur et à mesure que je suis arrivé à Monrovia », témoigne Blondy. Arrivé dans la capitale libérienne, exactement le 20 février 1974, il fait la rencontre de Oulaï Joachin, un jeune ivoirien qui avait lui aussi été viré de l’école qui l’héberge et l’aide à s’inscrire dans un institut supérieur d’anglais intensif situé au centre ville de Monrovia où les matières telles que l’économie, la comptabilité et la dactylographie sont dispensés. C’est dans cette école supérieure qu’il fera la connaissance du neveu du chanteur Tchombé Alvarès. Yapo Monnet Philippe alias Soweto Soleil ou ‘’Tchico’’ avait aussi été exclu de son établissement en Côte d’Ivoire. « C’était un très grand frimeur à l’époque », nous dit le chanteur, avec nostalgie. Le courant entre les deux hommes, qui ont, jusqu’aujourd’hui, entretenu une solide amitié, passera très vite pour deux principales raisons : « Nous avions les mêmes goûts sur le plan musical. Et lui aussi comme par hasard, avait sa mère qui était couturière et vendait des pagnes. Nous avions rencontré également d’autres Ivoiriens dont Zouzou Martin, expert en arts martiaux qui enseignait cette pratique à la Police libérienne », argumente l’artiste. Après 13 mois passés au Libéria, séjour qui lui a permis de renforcer ses capacités en anglais, il retourne en Côte d’Ivoire contrairement à son intention de transiter par ce pays pour se rendre aux Etats-Unis. A Abidjan, les deux amis continuent de se fréquenter. Et le premier à se rendre aux Etats-Unis fut Soweto Soleil. Son père, M. Yapo, Econome de l’hôpital de Port-Bouët, n’était pas d’accord pour ce projet. Alors, il a fallu que Blondy rassure les parents de son ami. Sa mère qui considérait également Blondy comme son fils a demandé à ce dernier si l’idée de Soweto Soleil de partir à l’aventure aux Etats-Unis était bien mûrie. « J’ai dit oui et je l’ai rassurée. Surtout que Philippe parlait très bien l’anglais et était également doué en comptabilité à l’école au Libéria », déclare Alpha. Aussi, a-t-elle réuni une bonne partie de ses économies qu’elle a remise à son fils qui s’est acheté un billet d’avion pour le voyage. Avant son départ, Soweto Soleil a promis à son ami de l’aider à réaliser son vœu, c’est-à-dire émigrer aux Etats-Unis. « Nous échangions des courriers et Fanta Diallo qui avait son frère étudiant à New York est arrivée dans la même période aux Etats-Unis pour passer les vacances. Dès son arrivée, elle a pris attache avec Tchico qu’elle connaissait déjà à Abidjan. Et ensemble, ils ont expédié des courriers à mes parents pour les convaincre de me laisser partir. Ce qui les a rassurés », développe le chanteur. Voilà comment Alpha Blondy, s’est retrouvé, fin 1975, aux Etats-Unis avec un billet d’avion aller. Si Fanta Diallo lui a été d’un soutien incommensurable pour son arrivée aux Etats-Unis, Tchico a aidé Alpha Blondy à préparer son voyage en lui expédiant des documents qui lui ont permis de bénéficier d’un ‘’visa étudiant’’. « J’espérais avoir une bourse parce que je voulais réellement étudier là-bas, ce que je n’ai jamais eu. Donc ça a été très difficile pour moi. Mais, comme je faisais de temps à temps de la musique, cela m’occupait. Puisque j’écrivais mes chansons. ‘’Come-back Jesus’’ par exemple a été écrite au Libéria », révèle l’artiste. Mais, ainsi que le déclare la star, le rêve américain a viré au cauchemar. « Mes amis comme Tchico et moi, n’avions pas de parents ministres ou membres du bureau politique. On en a vraiment bavé. L’Amérique qu’on voyait dans les bouquins, à la télévision, à travers les films était autre chose. Nous qui n’avions jamais travaillé auparavant et qui aimions les soirées mondaines, étions confrontés aux dures réalités de la vie américaine. Il fallait bien cravacher dur, pour espérer avoir sa pitance quotidienne », raconte le chanteur. Face à l’ampleur des travaux, Blondy est victime d’un surmenage. Conduit en consultation par ses amis, il est mis en observation médicale et le médecin lui conseille beaucoup de repos. « Mais entre nous, je vais me reposer avec quoi ? On habite chez quelqu’un. Il faut tout payer y compris la bouffe » profère le rasta man, pour expliquer son refus de garder le lit. Faisant donc fi des prescriptions médicales, Blondy exercera tour à tour, le métier de coursier, de vendeur de poisson à Brooklyn, dans un magasin coréen. « Quand on m’a dit de me reposer, Oulaï Joachin, qui était aux Texas, m’a demandé de venir chez lui pour me reposer », confie Alpha. Arrivé au Texas, son ami lui trouvera du travail dans une usine d’alimentation spécialisée dans la conservation et la préparation de la chair de dindon. Mais, six mois après, « ce boulot ne m’a plus intéressé. Je me suis donc ‘’cassé’’. Ce que je voulais faire, c’était plutôt de la musique, mais, à New York. Surtout qu’au Texas, je déprimais énormément. On me dit de me reposer pour cause de surmenage, il n’était donc pas bien que je sois dans un lieu où je déprime », conçoit l’artiste qui ne supportait également pas la vue du sang. Ce, d’autant plus que par des techniques qu’il jugeait insupportables, près de 10 mille dindons étaient tués par jour, avec les têtes tranchées. De retour à New York, malgré les conseils de son médecin, Blondy s’adonne à cœur joie à son activité favorite : la musique. Et c’est le night-club à la mode, ‘’Moniaka’’, qui l’accueille. Accompagné d’un ensemble musical jamaïcain, il interprète lors d’une soirée, des chansons en vogue de Bob Marley, dont la version française du titre à succès ‘’War’’ (guerre), du pape du reggae. Ce qui séduit l’assistance où se trouve un certain Clave, producteur bien connu du milieu. Il approche Blondy et lui propose de le produire.24.11.2007. 03:37
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