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Tiken Jah : “Je ne demanderai pas pardon à Alpha Blondy...”

Cinq années d’exil forcé. Tiken Jah veut y mettre fin pour apporter sa pierre à l’édifice de la réconciliation nationale en cours. Dans cet entretien exclusif, l’artiste, avec humilité et conviction, aborde les grands sujets de l’actualité et de son nouveau combat pour la construction d’écoles en faveur des enfants démunis. Un régal.

•A travers le morceau «Mister grande gueule» du dernier album d’Alpha Blondy, beaucoup de mélomanes pensent qu’il s’agit de vous. Quelle est votre opinion ?

J’ai écouté le morceau comme tout le monde mais si je m’en tiens aux différentes interviews, j’ai compris que le «Mister grande gueule» même si cette chanson s’adresse à d’autres personnes, parce que vous savez quand on compose, on est ouvert, les gens n’ont pas forcément tort. Mais en même temps je suis content parce que s’il s’avère que c’est de moi qu’il s’agit, cela veut dire que Tiken Jah est devenu un phénomène. Parce que je supposerais qu’il a chanté pour deux personnes : Houphouët-Boigny et moi. Ce serait un grand honneur qu’il me fait.

•Est-ce que vous êtes prêt à répliquer dans une chanson également?

Non pas du tout. C’est vrai que si cela avait été à certains moments, j’aurais fait du bruit. Alpha m’a attaqué ici à Paris par rapport au titre «Quitte le pouvoir». Il m’accusait d’avoir plagié son morceau «Course au pouvoir». Je pense que c’est Dieu seul qui connaît la vérité. J’ai aimé Alpha Blondy, je l’ai écouté et même dansé au son de sa musique mais je n’ai jamais voulu interpréter ses morceaux. Je n’ai jamais voulu lui ressembler parce que Alpha est un grand artiste. Il me serait difficile d’exister à l’ombre de cet artiste chevronné. Je pense que c’est ce qui explique le retard de certains artistes qui veulent chanter et s’habiller comme lui. Je n’ai jamais voulu faire de la photocopie. J’ai voulu éviter la guerre entre lui et moi. C’est pourquoi j’ai demandé à mon éditeur de discuter avec lui et de demander combien ils veulent. Ils ont pu s’entendre sur 4 millions de Fcfa. J’ai dit à mon éditeur de lui payer la somme. Parce que je n’ai pas voulu que les Blancs aient une autre idée de nous en tant que leaders d’opinion de la Côte d’Ivoire, de l’Afrique. Nous étions trois leaders, malheureusement Lucky Dube a été lâchement assassiné. Je ne voulais pas que nous qui parlions d’unité de l’Afrique dans nos chansons qu’on s’engueulent à Babylone pour des histoires d’argent. Je n’ai pas fait du bruit autour de l’affaire, c’est d’ailleurs la première fois que j’en parle. Si le «Côrô» a envie de chanter pour m’attaquer ou pour me glorifier, il peut continuer de le faire. J’ai commencé la musique à Odienné, puis à Man, Daloa, Yamoussoukro, Abidjan. En France, j’avais trente concerts. J’ai affiché complet dans toutes les salles. Je suis rentré 4ème dans le classement des Top 50. Ce qui est devenu quelque chose d’impossible pour beaucoup d’artistes africains. Je suis le seul reggaeman africain qui est encore dans une major chez «Universal music». Cela dit, j’ai du respect pour Alpha Blondy et il est mon grand frère.

•Mais récemment il déclarait qu’il n’était pas votre grand frère mais votre père…

S’il veut être mon père, il n’y a aucun problème pour moi. Je lui donne cette place. De toutes les façons quand mon père est décédé, mon grand frère est devenu mon papa. Puisque c’est lui qui m’a élevé. Nous parlons de réconciliation dans nos chansons, il faut que nous donnions l’exemple aux ivoiriens. C’est la mission du reggae.

•Etes-vous prêt pour une quelconque réconciliation ?

Bien sûr, je suis ouvert à la réconciliation avec Alpha Blondy y compris avec l’ensemble des frères Ivoiriens. Je veux être en accord avec ce que je dis dans mes chansons, mes idées qui sont unité, égalité et justice. Etant deux leaders d’opinion respectés de par le monde, nous devons donner l’exemple. Il faut qu’on le fasse maintenant parce que la Côte d’Ivoire en a besoin. De mon côté, je dis que je n’ai pas de problème avec Alpha Blondy. J’ai travaillé pour être là où je suis. J’ai bénéficié de l’aide de certaines personnes. Je ne chante pas mieux qu’Ismaël Isaac, Fadal Dey et même de tous ceux qui sont au pays. J’ai du respect pour tout le monde. J’ai eu peut-être une chance qu’ils n’ont pas eue. J’aimerais bien qu’Alpha respecte mon travail. J’ai du respect pour lui et il a été une fierté pour nous. Il est même toujours une fierté pour nous. Je suis allé dans des pays où les gens ne connaissaient pas la Côte d’Ivoire par contre ils savaient qui était Alpha Blondy. C’est une fierté. Autant on respecte Bob Marley qui a donné au reggae toutes ses lettres de noblesse, autant on respecte Alpha Blondy qui a été l’un des premiers à faire du reggae sur le continent. Je crois que s’il n’avait pas réussi, nous n’allions pas exister. Parce que tout ce qui était du reggae à l’époque venait de la Jamaïque. C’est vous dire que je n’ai rien contre Alpha Blondy. Je voudrais qu’il sache que je suis un artiste instruit. Et que je ne suis pas un artiste alimentaire. J’ai mes idées et j’ai envie de me battre. J’ai une autorité qui est une réalité dans le monde entier. On a intérêt tous les deux à se donner la main et faire le tour du monde en chantant pour la paix et pour faire passer le message de l’Afrique. Je ne demanderai pas pardon à Alpha parce que je ne lui ai rien fait. S’il veut qu’on se réconcilie, je suis prêt. Mais je ne peux pas non plus aller contre sa volonté.

•Vous avez été longtemps considéré à tort ou à raison comme le porte-voix de la rébellion. Pensez-vous que cela ait entaché votre image en Eburnie ?

C’est vrai que j’ai été considéré effectivement comme le porte-voix de la rébellion. J’ai même été présenté comme un ami de Ouattara Alassane. Lorsque j’ai sorti «Mangecratie» j’ai été considéré comme proche du FPI quand ce parti était encore dans l’opposition. Mais je tiens à dire aux Ivoiriens que je ne suis pas un artiste suiveur ni alimentaire. Et que je ne serai jamais un artiste alimentaire. Aujourd’hui, je vis de ce que mon public me donne parce qu’il soutient ce que je fais. Cela me suffit largement. Quand on meurt on n’enterre personne avec une mallette d’argent. Je pense que je laisserai l’argent ici avant de partir. Ceci dit, je comprends les gens. A l’époque, j’avais dit que même si je ne soutiens pas forcément les rebelles je comprends la justesse de leur combat. Parce qu’ils souffraient de la même maladie que moi. Nous avons vécu à un moment donné les mêmes injustices. Aujourd’hui, c’est vrai j’ai des amitiés de longue date dans les rangs de la rébellion. A savoir Jah Gao, Wattao pour ne citer que ceux-là. Aujourd’hui, il y a beaucoup d’artistes autour du commandant Wattao, tant mieux. Mais il sait l’artiste qu’il a vu pendant ses moments difficiles. J’ai également rencontré le Premier ministre Guillaume Soro. Je ne connais pas forcément le président Laurent Gbagbo mais je respecte son combat. Parce que si en Côte d’Ivoire on a appris à dire non quand ça ne va pas c’est bien grâce à Laurent Gbagbo. Et dans la même veine je le félicite pour avoir supprimé la carte de séjour, en tant que panafricaniste. Aujourd’hui, lui-même en tant que chef d’Etat, il n’a rien contre ma personne. Il faut respecter les opinions de Blé Goudé qui a dit non à un moment donné quand il n’était pas d’accord. Je souhaite par la même occasion que tout le monde respecte mes opinions. Je suis le seul artiste ivoirien qui parle encore de Kragbé Gnagbé et de Biaka Boda dans mes chansons. Pourtant ils ne sont pas de la même ethnie que moi. J’ai même dit dans un morceau que les Bété ont été victimes d’injustice dans les années 70 en terre d’Eburnie. Par rapport à tout cela, tout le monde doit comprendre mon impartialité. Je ne suis pas un artiste suiveur. Je lutte pour la justice et l’égalité des peuples. J’aimerais que les Ivoiriens du Nord, du Sud, de l’Est et de l’Ouest respectent ma liberté d’expression, et ma liberté d’opinion.

•Est-ce que vous n’avez pas mis un bémol dans votre discours, parce que vous désirez rentrer au pays ?

Non pas du tout, c’est plutôt parce que les différents protagonistes de la crise ivoirienne ont accepté de signer un accord de paix à Ouagadougou. Et, cet accord nous aide à aller vers la paix, et la réconciliation nationale. Les détails de cet accord ne sont pas forcément équitables. Mais aujourd’hui la Côte d’Ivoire est en convalescence, donc, tout ce qui peut concourir à la guérison de notre pays aura mon soutien. Je pense que la guerre qui a eu lieu en 2002 doit être considérée comme une erreur collective. Nous devons en tirer les leçons, mesurer la portée de nos actes dans le futur et savoir gérer au mieux nos contradictions internes. Nous avons eu beaucoup de victimes, des anonymes et des gens connus qui ont perdu la vie. Je pense notamment à Marcellin Yacé, à Camara H. et à tous les morts durant cette guerre absurde. Ce n’est pas que je sois devenu moins incisif, mon message de justice et d’égalité restera le même, parce que j’estime que c’est ce message qui pourra construire une société équitable dans laquelle l’avenir de tous les enfants de ce pays pourra être garanti. Par conséquent, je suis prêt à mener tout combat pour l’avènement d’une société. Mon soutien, il n’est à aucun homme politique mais à la Côte d’Ivoire, parce que je pense mon premier intérêt c’est la Côte d’Ivoire. Je milite toujours aux côtés des moins nantis.

•Pensez-vous que le dialogue direct dont est issu l’accord de Ouagadougou peut ramener la paix en Côte d’Ivoire ?

C’est une bonne chose que les différents protagonistes de la crise se soient parlé directement. Je salue le courage politique de Gbagbo et de Soro. Même si la signature de ces accords n’a pas été du goût de tout le monde. Je me dis à partir du moment où ces accords mènent au désarmement, aux élections et à la réconciliation, cela est une avancée notable dans le processus de paix. Je voudrais saluer également tous les autres partis de l’opposition qui ont vu en la signature de cet accord que la paix est à nos portes. Ce qui compte pour moi c’est la réconciliation des Ivoiriens.

•Vous vous inscrivez aujourd’hui dans le mouvement altermondialiste en demandant aux Occidentaux d’ouvrir leurs frontières. •Ne pensez-vous pas que certains de vos fans vous accuseront de prendre à votre compte les points de vue des ultra nationalistes ?

Non je ne le pense pas. La majorité des Occidentaux qui ne décident pas sont en accord avec mon message. La preuve, l’album est superbement vendu. Nous sommes entré en 4ème position dans le top 50. A la sortie de l’album, j’avais 30 concerts à l’affiche. J’ai rempli toutes les salles avant le jour du spectacle. Cela veut dire que mon message est largement perçu. Nous disons que les Africains ont le droit de bouger parce qu’il est inadmissible que nos frontières soient ouvertes et que les leurs soient fermées pour nous. Aujourd’hui, un Français demande le visa le matin pour n’importe quelle destination de l’Afrique, le lendemain il est dans l’avion. Il est impossible pour un Africain d’improviser un voyage en trois jours. Même pour certaines de nos élites. Je pense que c’est une injustice qui mérite d’être dénoncée. Il n’est pas normal que dans tous les discours politiques qu’on dise que la France est l’amie de l’Afrique et que dans cette amitié, la France ait le droit de débarquer quand elle veut et où elle veut. Et que cet amie Afrique n’ait pas le droit de débarquer en France. C’est une attitude qu’il faut dénoncer. J’ai même été d’ailleurs surpris que de nombreux chefs d’Etat africain n’aient pas pris radicalement position contre de tels agissements. Les jeunes Africains ont le droit de voyager comme les jeunes Français, partout où ils le veulent.

• Pendant la guerre que la Côte d’Ivoire a traversée, certains vous ont traité de renégat parce qu’il vous reprochaient de vous associer à l’ennemi pour insulter votre pays. Reconnaissez-vous ces griefs?

Pendant cette guerre, les gens ont dit beaucoup de choses qui les arrangeaient. Mais au moment où on disait que je soutenais la France pour insulter mon pays, j’ai chanté «Françafrique». Mais vous savez, nous étions en guerre et il y a eu des moments difficiles pour tout le monde. Je ne peux pas plaire à tout le monde, j’en suis conscient. Je suis l’un des artistes africains qui tire plus sur la France en dénonçant ce qui n’est pas bien. J’ai même milité dans des associations comme «Survie», «Attac», «SOS Racisme» pour lutter pour restaurer la dignité humaine. On ne peut pas m’accuser d’être un artiste proche du néo colonialisme. Je suis un artiste qui fait du reggae et mon message doit rester impartial. Moi, je suis pour la construction d’une société plus juste.

• Lors d’une interview à ONUCI FM, vous avez affirmé que vous attendiez des documents avant de rentrer. Cette condition a-t-elle été satisfaite ?

Effectivement, nous avons reçu des documents de la présidence et de la primature. Nous sentons donc une garantie à partir de l’obtention de ces documents. Cela veut dire que ces deux institutions sont informées de notre arrivée à Abidjan. Il y a peut-être des gens qui s’inquiètent. Mais moi, j’ai confiance et je leur demande de ne pas s’inquiéter. Je pense qu’avec la flamme de la paix à Bouaké, les choses sont en train de rentrer dans l’ordre.

Pensez-vous que votre sécurité est toujours menacée ?

Non ! Je pense que non. Sinon, je serais resté à l’extérieur. Je pense tout simplement qu’un homme qui a une voix comme moi a besoin de sécurité. Même en période de paix, il serait important qu’il y ait cette sécurité. Parce qu’on a vu le cas de Lucky Dube. Sa mort traduit la galère dans laquelle les artistes africains vivent. Puisqu’ils n’ont pas assez d’argent pour se prendre des gardes du corps. Si Lucky Dube avait des gardes du corps autour de lui, les choses se seraient passées autrement.

• Ce retour va-t-il changer votre discours politique et quel message aurez-vous à l’endroit des hommes politiques ?

Mon retour ne changera pas forcément mon discours et mon sens du combat. Vous savez mon discours est celui de l’éveil des consciences, d’éducation, de panafricanisme. Je vous le dis et je vous le répète je ne suis pas un artiste alimentaire. Je respecte l’opinion de tout le monde. Je demande à l’ensemble de la classe politique de s’entendre et de construire le pays comme Houphouët Boigny l’a fait. J’ai été très heureux également de la suppression de la carte de séjour. Pour la société panafricaniste que nous voulons mettre en place, nous avons besoin de nos frères Burkinabé, Maliens, Sénégalais etc. Je pense qu’il faut saluer le courage politique de Laurent Gbagbo sur ce fait.

• Pourquoi avez-vous décidé de soutenir l’Unartci (Ndlr : Union des artistes de Côte d’Ivoire)?

Pour la simple raison que l’Unartci à décider de me soutenir également. L’Unartci m’a respecté en amenant une délégation me rencontrer ici à Bamako. J’ai reçu cette délégation qui m’a parlé d’un certain nombre de préoccupation des artistes. J’ai apporté mon soutien moral comme je le pouvais. Mais mon programme de concerts en Europe ne m’a pas permis de venir participer à la tournée de la réconciliation. Pour moi c’est important que les artistes se mettent ensemble. D’ailleurs avec Youssou N’Dour, Rokia Traoré nous sommes en train de mettre une association des artistes musiciens qui couvrira toute l’Europe et le reste du monde entier. Il sera question de redorer le blason des artistes.

Interview réalisée par téléphone par Issa T.Yéo (Nordsud)

24.11.2007. 03:47

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