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Les leçons de la révolte des affamés

Deux jours durant, ils sont descendus dans les rues. Tenaillés par la faim, les pauvres se sont résolus à crier leur ras-le-bol face à l’inflation. N’en pouvant plus de ruser avec la dureté de la vie, due à la flambée des prix des produits de première nécessité, ils ont pris spontanément la rue.

Sans attendre le moindre mot d’un quelconque parti politique ou association de consommateur. La faim pousse à l’action, à la révolte. C’est là le premier enseignement des récentes manifestations contre la cherté de la vie. Les populations ivoiriennes que l’on trouve indolentes, amorphes, se sont décidées à franchir le stade des murmures de salon pour descendre dans les rues. Comme quoi, il y a toujours une limite à tout. Nos gouvernants devraient donc comprendre qu’il ne faut pas badiner avec le pain du peuple, avec ses besoins alimentaires. C’est connu, tant qu’un peuple ne manque pas de nourriture, les dirigeants peuvent dormir des deux oreilles. C’est d’ailleurs ce qui explique que, chez nous, le salaire des fonctionnaires a de tout temps été garanti, bon an mal an. Il est dommage que le chef de l’Etat n’ait pas, jusqu’à ces chaudes journées, prêté une oreille attentive aux complaintes des affamés. Et pourtant, il n’était pas sourd aux mécontentements larvés de ces Ivoiriens aux revenus modestes, qui peinent à avoir la pitance quotidienne. En effet, lors de la tournée qu’il a effectuée en début d’année en pays akyé, il a indiqué qu’il entendait « le peuple pleurer, gronder », mais qu’il est aujourd’hui préoccupé de sortir le pays de la crise. « Je ne peux poursuivre deux écureuils à la fois. Pour le moment, je me concentre sur la sortie de crise ; pour le reste, on verra après », avait-il répondu aux lamentations des pauvres. Cette indifférence du chef de l’Etat a eu pour effet de laisser enfler le mécontentement des pauvres, qui ont fini par lui crier leur faim dans les rues.

UNE REACTION CONTRE LES NOUVEAUX RICHES

Non content de ne pas trouver solution aux effets pervers de l’inflation, le chef de l’Etat est allé parader à la Rue Princesse, sablant le champagne aux portes des indigents de Yopougon. Ce boucan présidentiel, qui en rajoute aux frustrations nées de l’exposition ostentatoire des richesses des nouveaux riches de tous bords politiques, a été l’étincelle qui a provoqué l’explosion des affamés. On peut tromper le peuple, mais on ne l’affame pas impunément. Comme est en train de l’apprendre à ses dépens le président zimbabwéen, l’octogénaire Rigobert Mugabé. Vénéré père de la nation hier, Mugabé est aujourd’hui lâché par son peuple pour lui avoir fait boire le calice de la misère jusqu’à la lie. Depuis quelque temps, le vieil homme s’est lancé dans un ultranationalisme suranné qui a engendré l’effondrement de l’économie. Avec pour conséquence : l’accentuation de la pauvreté. C’est cette paupérisation, résultat de la politique hasardeuse de Mugabé, que le peuple zimbabwée a voulu sanctionner en faisant mordre la poussière au légendaire parti au pouvoir, l’Union nationale africaine du Zimbabwé-Front patriotique (Zanu-Pf). Qui a perdu sa majorité parlementaire, détenue depuis 28 ans, devant l’opposition emmenée par Morgan Tsvangirai, le candidat du Mouvement pour le changement démocratique (MDC). Après avoir raflé 109 sièges sur 210 à l’issue des législatives du samedi 29 mars dernier, l’opposition est sur le point de battre le sulfureux Robert Mugabé. C’est une petite révolution consécutive à la révolte des affamés. Et cela devrait interpeller les dirigeants ivoiriens, qui semblent repus, au point d’être sourds à la faim du petit peuple. Les récentes manifestations montrent par ailleurs les limites de l’accord de Ouaga. Porté essentiellement sur la sortie de crise et tout ce qui s’y rapporte, l’accord se soucie peu d’améliorer le quotidien des Ivoiriens. Un an en effet après sa signature, ni les réunions de Comité d’évaluation et d’accompagnement (CEA), ni celles du Cadre permanent de concertation (CPC) encore moins des groupes de travail constitués à la pelle, n’ont eu pour effet d’apporter un mieux-être aux économiquement faibles. Pendant que toutes les parties prenantes audit accord s’engraissent à qui mieux mieux. Si Ouga nous mène vers la paix, il a le péché de laisser en rade le petit peuple. Aussi urge-t-il pour ses signataires d’accélérer la sortie de crise aux fins d’abréger la souffrance des crève-la-faim. C’est là l’autre leçon de cette révolte des affamés. Qui aura laissé indifférents les partis d’opposition. Occupés à manger à la soupe gouvernementale, les opposants au régime de Laurent Gbagbo se sont montrés eux aussi peu soucieux du sort des manifestants. Donnant ainsi raison au chef de l’Etat, qui aime à ironiser qu’il n’y a plus d’opposition depuis cinq ans que dure la crise.

S: L'Inter

05.04.2008. 03:54

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