by Le Magazine de la Diaspora Ivoirienne et des Ami(e)s de la Côte d’Ivoire | 26 novembre 2025 16 h 45 min
La rébellion ivoirienne de 2002–2011 a reconfiguré en profondeur le champ politique national, en installant durablement un système de pouvoir fondé sur l’héritage des armes, l’impunité sélective et la marginalisation des forces issues du camp Gbagbo, malgré leur poids social et symbolique. Les débats actuels autour du désarmement manqué, des responsabilités de Laurent Gbagbo et de son entourage, ou du rôle de Guillaume Soro et d’Alassane Ouattara, ne sont que la surface visible d’un conflit plus profond sur la mémoire, la justice et la définition même de la « communauté politique » ivoirienne.perspective.usherbrooke+2

La crise politico‑militaire s’ouvre en septembre 2002 par une tentative de coup d’État à Abidjan, qui échoue au Sud mais se transforme en rébellion victorieuse au Nord, avec la prise de contrôle de la moitié septentrionale du territoire par les Forces nouvelles. Le pays se retrouve de facto coupé en deux, avec une « zone gouvernementale » au Sud et une zone CNO (Centre‑Nord‑Ouest) contrôlée par les rebelles, sous la médiation de forces internationales de la CEDEAO et de l’opération française Licorne.wikipedia+2
Au cœur de cette rébellion se trouve le Mouvement patriotique de Côte d’Ivoire (MPCI) dirigé par Guillaume Soro, issu du syndicalisme étudiant et passé à la tête de l’appareil politico‑militaire des Forces nouvelles, qui fédèrent d’autres groupes rebelles et des soutiens au futur président Alassane Ouattara. Les causes immédiates de l’explosion armée tiennent à la crise de légitimité ouverte par l’élection contestée de Gbagbo en 2000, aux exclusions politiques liées à la notion d’« ivoirité » et à la marginalisation ressentie par une partie des populations du Nord, dont de nombreux sympathisants du RDR d’Ouattara.udsijd+1
Les accords de Linas‑Marcoussis (2003) tentent d’imposer un compromis : maintien de Gbagbo à la présidence, entrée de l’opposition armée et politique au gouvernement, et processus de désarmement et de réunification. Mais ces accords restent largement appliqués de manière sélective : le partage du pouvoir s’effectue sans véritable démantèlement des structures politico‑militaires rebelles, qui conservent le contrôle territorial, fiscal et sécuritaire d’une large partie du pays.geoconfluences.ens-lyon+2

Guilliame Soro & Alassane Ouattara
La trajectoire de Guillaume Soro illustre la centralité de la violence armée dans la recomposition du pouvoir en Côte d’Ivoire. Chef des Forces nouvelles, il s’impose progressivement comme interlocuteur incontournable, capable de négocier directement avec Gbagbo et d’obtenir un rôle institutionnel majeur, jusqu’à être nommé Premier ministre dans le cadre des accords de Ouagadougou en 2007.lemonde+1
Lorsque l’élection présidentielle attendue depuis des années se tient enfin en 2010, elle débouche sur une crise post‑électorale sanglante : la Commission électorale et la communauté internationale reconnaissent la victoire d’Alassane Ouattara, tandis que le Conseil constitutionnel proclame la réélection de Laurent Gbagbo. La confrontation dégénère en guerre ouverte entre les forces loyalistes et les Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI), formées en grande partie par l’ex‑rébellion de Soro, qui descendent du Nord vers Abidjan avec un appui militaire décisif de la France et de l’ONU pour renverser le régime de Gbagbo en avril 2011.ictj+3
Ouattara, une fois au pouvoir, s’appuie sur ce capital de guerre : Soro est présenté comme l’un des « artisans » principaux de la victoire armée et bénéficie d’hommages publics qui consacrent le lien organique entre la présidence et l’ex‑commandement rebelle. Cette alliance scellée « par le sang des Ivoiriens », pour reprendre la formule du texte fourni, se traduit institutionnellement par la promotion de nombreux ex‑chefs de guerre dans l’armée, dans l’administration sécuritaire et parfois dans les circuits économiques issus de la zone CNO.tandfonline+3
Il faut revisiter l’histoire de la rébellion ivoirienne et dénoncer le renversement moral qui a eu lieu : alors que les rebelles ont mené une « entreprise terroriste de rébellion » contre un pouvoir légal placé sous embargo, c’est le camp Gbagbo qui se retrouve accusé a posteriori de « laxisme » sur le désarmement, voire de compromission. La narration oppose un « Ivoirien lambda » – incarné ici par des figures comme Blé Goudé – cherchant sincèrement la paix par le désarmement, à un entourage présidentiel supposé avoir « floué » ses propres militants en ménageant Soro et ses hommes.wikipedia+1
Les négociations répétées sur le désarmement, de Marcoussis à Ouagadougou, ont effectivement souvent buté sur la réticence des Forces nouvelles à abandonner leurs positions avant des garanties politiques et électorales concrètes. Dans cette configuration asymétrique, les appels au désarmement venus du camp Gbagbo ou de la société civile avaient peu de prise sur des acteurs armés bénéficiant déjà d’un soutien politique national (RDR et alliés) et d’un environnement international favorable, soucieux avant tout d’éviter une reprise généralisée des combats.aegis-eu+3
La critique contemporaine de Gbagbo pour ne pas avoir obtenu le désarmement complet avant l’élection de 2010 masque donc un rapport de forces défavorable : les ex‑rebelles contrôlaient de vastes zones, des circuits de rente (douanes, cacao, taxation informelle) et pouvaient menacer la reprise de la guerre à tout moment. Dans ce contexte, le pouvoir présidentiel était pris entre l’exigence de souveraineté interne, la pression internationale pour avancer vers des élections, et la réalité d’un « État parallèle » armé, installé dans le Nord et l’Ouest.grip+3

Soro Guillaume président de l’Assemblée nationale de Côte d’Ivoire
L’un des legs les plus lourds de la période 2002‑2011 est l’impunité structurelle des crimes graves commis par tous les camps. Des rapports d’ONG et d’organismes internationaux documentent des exécutions sommaires, des violences sexuelles, des disparitions forcées et des massacres tant dans les zones contrôlées par les forces pro‑Gbagbo que dans celles tenues par les Forces nouvelles ou les FRCI. Pourtant, la chaîne judiciaire nationale et internationale s’est concentrée presque exclusivement sur des responsables du camp Gbagbo, alors que presque aucun commandant rebelle de haut niveau n’a été poursuivi, malgré des accusations documentées.hrw+1
Cette asymétrie alimente la perception, très présente dans le texte que vous citez, d’une justice « des vainqueurs » qui transforme les rebelles en notables respectables, en costumes « achetés avec le sang des Ivoiriens », pendant que les proches de Gbagbo sont jugés, emprisonnés ou poussés à l’exil. Le sentiment d’inversion morale est d’autant plus vif que certains anciens chefs de zone et cadres des Forces nouvelles ont été intégrés dans les forces de sécurité, dans des postes politiques ou économiques, sans passer par un véritable examen de leur responsabilité individuelle dans les atrocités.diploweb+2
Les mécanismes de justice transitionnelle créés après 2011, comme la Commission Dialogue, Vérité et Réconciliation (CDVR), n’ont pas réussi à instaurer une confiance minimale entre les camps, ni à offrir un récit partagé de la décennie de crise. De nombreux travaux soulignent que l’absence de reconnaissance publique équitable des victimes de tous bords et la protection de facto des vainqueurs créent un « contentieux mémoriel » qui fragilise la paix à long terme.hfg+2
Sur le plan partisan, la décennie qui suit 2011 voit la consolidation d’un bloc de pouvoir autour d’Alassane Ouattara, initialement structuré par l’alliance RHDP entre le RDR et une partie du PDCI, avec l’appui d’anciens cadres rebelles. Face à lui, le camp Gbagbo, longtemps fragmenté par l’exil, les poursuites judiciaires et les rivalités internes, tente de se recomposer avec la création du PPA‑CI et le repositionnement de figures comme Charles Blé Goudé ou certains anciens « patriotes ».tandfonline+3
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Il faut s’inscrire en faux contre ce qui est perçu comme une naïveté du PPA‑CI et de certaines personnalités de gauche qui croient à une possible « amitié » ou « nouvelle entente » avec ceux qui sont identifiés comme « le camp des rebelles » autour de Ouattara. Dans cette lecture, les oppositions apparentes entre Ouattara et Soro, ou les tensions internes au RHDP, ne seraient que des « illusions de dissension » qui ne remettent pas en cause l’alliance originelle forgée dans la guerre et l’engagement mutuel autour du renversement de Gbagbo.facebook+1
Les dynamiques plus récentes confirment cependant que l’espace politique reste structuré par l’héritage de la crise armée : la réélection de Ouattara à un troisième mandat controversé en 2020 a ravivé les débats sur la continuité du système issu de 2011, tandis que l’exil et la marginalisation de certains ex‑rebelles, dont Soro lui‑même, montrent que les alliances de guerre peuvent se reconfigurer lorsqu’elles cessent de servir la survie du régime. Mais ces recompositions se font rarement sur la base d’un bilan clair des responsabilités passées ; elles s’opèrent plutôt dans le registre des calculs de pouvoir, au prix d’une nouvelle frustration des victimes et des militants de base.hfg+2

Soro Guillaume
Les implications actuelles de la rébellion ne se limitent pas à la distribution des postes ou à la compétition électorale ; elles se lisent dans la structure même de l’État et de la société. L’intégration d’éléments ex‑rebelles dans l’armée et les forces de sécurité, parfois sans filtrage ni formation suffisants, a durablement affecté la hiérarchie militaire, le contrôle civil sur les armes et la perception de neutralité des institutions. Dans plusieurs régions, la mémoire de la domination des comzones, de la taxation arbitraire et des violences commises continue d’entretenir une méfiance à l’égard des autorités, même lorsque celles‑ci se présentent sous un uniforme républicain.grip+2
Sur le plan de la citoyenneté, la crise a aussi laissé un héritage ambigu. Les revendications des rebelles portaient notamment sur la reconnaissance des droits politiques de populations marginalisées par les débats sur l’ivoirité, mais le règlement de ces questions s’est fait dans un climat de guerre, sous la pression des armes et de la communauté internationale. Le résultat est une inclusion partielle et politisée : certains groupes ont acquis une place plus reconnue dans l’espace public, mais la suspicion sur les loyautés, les origines et les appartenances régionales ou religieuses reste forte, nourrie par des années de discours de mobilisation identitaire.wikipedia+2
La culture politique, enfin, est profondément marquée par cette décennie où le rapport de forces armé a souvent primé sur les normes constitutionnelles. Le message implicite laissé par la séquence 2002‑2011 est que la détention d’armes et l’appui extérieur peuvent valoir plus qu’un mandat électoral ou qu’une légitimité historique. Ce signal affaiblit la foi dans les procédures démocratiques, encourage les stratégies de « clientélisme sécuritaire » et rend plus difficile la construction d’alternances apaisées, d’autant que la justice transitionnelle n’a pas fixé de lignes rouges claires pour l’avenir.eisa+3
La tentation, dans le débat public, de réduire la décennie de guerre à des querelles de personnes – Gbagbo, sa femme Nady Bamba, Blé Goudé, Soro – en oubliant la structure de violence, d’ingérence extérieure et d’impunité qui a rendu possible et rentable la rébellion. En s’emportant contre ceux qui « tendent le micro » aux anciens chefs de guerre et en dénonçant la stigmatisation unilatérale des « faiblesses politiques » de Gbagbo, ce texte exprime un refus de ce qu’il perçoit comme une amnésie organisée, où les principaux responsables armés deviendraient des arbitres légitimes du débat national.diploweb+3
Cette position renvoie à une ligne politique claire : distinguer deux camps, celui des « rebelles autour de Ouattara » et celui de Gbagbo et de ses alliés de gauche, en appelant le PPA‑CI à sortir de toute naïveté sur la possibilité d’un rapprochement sincère avec les premiers. Elle est discutable politiquement – car la réalité du champ ivoirien est plus fragmentée – mais elle révèle un enjeu fondamental : sans clarification des responsabilités, sans justice crédible et sans reconnaissance de toutes les victimes, la réconciliation risque de rester un mot d’ordre creux, tandis que la mémoire des morts continue de structurer silencieusement les loyautés politiques.ictj+1
En ce sens, la rébellion de 2002–2011 n’est pas un épisode clos, mais un soubassement permanent de la politique ivoirienne contemporaine : dans la composition des élites, dans les équilibres sécuritaires, dans la géographie des rancœurs, et jusque dans la manière dont un militant ou un citoyen « lambda » évalue les appels à la paix, au compromis et à la « réconciliation ». Tant que ce passé restera géré par des arrangements entre anciens belligérants plutôt que par un travail politique et judiciaire assumé, la mise en garde dans des termes d’Abidjan – « si tu ne comprends pas ça, laisse la politique ivoirienne car y a la mort dedans » – continuera de résonner comme une description lucide, plus que comme une simple hyperbole militante.hrw+2
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Auteurs: Dr. Synzi Dadié et IvoireDiaspo
Source URL: https://ivoirediaspo.net/desarmement-manque-et-accusations-de-laxisme-contre-gbagbo/31351.html/
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