by Le Magazine de la Diaspora Ivoirienne et des Ami(e)s de la Côte d’Ivoire | 12 novembre 2025 18 h 03 min
Un article consacré aux traitements inhumains des travailleuses africaines au Liban — une réalité saisissante à la croisée du travail domestique, de la migration et du racisme structurel.

Si je suis Libanais, c’est que Ouattara est Burkinabé
Lorsque Beyrouth s’éveille au petit jour, nombre de maisons libanaises bourdonnent déjà d’une activité invisible : la préparation des repas, la propreté des lieux, les courses, la garde des enfants, le nettoyage silencieux des vestiges de la veille. Ces tâches, presque toujours inobservées, sont souvent accomplies par des femmes étrangères — africaines pour beaucoup — dont le visa, le permis de séjour, le droit de quitter l’emploi ou même de sortir librement de la maison dépendent de la bonne volonté de leur employeur.
Ce dispositif, loin d’être un simple arrangement domestique, prend la forme d’un engrenage institutionnel : le régime de parrainage connu sous le nom de « kafala ». Il lie la vie de la travailleuse à l’employeur, et professionnellement comme personnellement, transforme sa « maison » en prison invisibilisée.
Pour comprendre l’ampleur du problème, il faut revenir aux fondements législatifs. Au Liban, les travailleuses domestiques migrantes ne sont pas protégées par la loi du travail : elles en sont explicitement exclues. (Human Rights Watch)
Le système de parrainage (« kafala ») attribue à l’employeur un rôle de garant et de contrôleur : visa, permis de travail, résidence sont adossés à lui. Quitter l’employeur ou changer de contrat sans son accord, c’est risquer la perte du permis de séjour, l’arrestation ou l’expulsion. (Amnesty International)
Ainsi, la travailleuse est doublement vulnérable : économiquement (faibles salaires, absence de congés, heures excessives) et juridiquement (absence de recours, dépendance).
« Pour les quinze jours que j’ai passés dans cette maison, j’attendais que tout le monde dorme pour piquer un bout de pain ou une orange », raconte une jeune Éthiopienne, passée de foyer en foyer. (OCCRP)
Une autre décrit : « Ils m’ont traité comme un âne, ils me claquaient la main en guise d’apprentissage… » (The Independent) Ces récits ne sont pas anecdotiques : une étude révèle que 68 % des travailleuses domestiques migrantes au Liban signalent avoir subi du harcèlement sexuel, 11,7 % une agression sexuelle. (The Sigrid Rausing Trust)
Le racisme structurel accompagne ces violences : « le mot ‘aabed’ en arabe, utilisé pour désigner une personne noire, se traduit littéralement par “esclave” », rapporte un entretien. (The Sigrid Rausing Trust)
Les abus prennent plusieurs formes :
Le Liban traverse depuis des années une crise économique, monétaire, politique. Dans ce contexte, les travailleuses étrangères apparaissent comme les variables d’ajustement : licenciements, abandon par l’employeur, expulsions parfois sans aucune assistance. (The Guardian)
Les efforts de réforme sont timides : un contrat type unifié a été annoncé pour 2020, mais les ONG soulignent que sans application rigoureuse, il reste lettre morte. (Human Rights Watch)
Et pourtant, le réseau des recruteurs, les agences, jouent un rôle majeur : frais de recrutement exorbitants à payer, dettes contractées, promesses non tenues. Le cercle se ferme : arriver endettée, travailler sans pause, dépendre d’un employeur qui peut décider de tout.
Le profil type de la victime : femme, originaire d’Afrique (Éthiopie, Soudan, Sénégal, etc.), issue de milieux pauvres, recrutée par une agence, envoyée dans un foyer libanais. Le croisement de genre, de race et de statut migratoire constitue un terrain fertile pour l’exploitation.
Un rapport souligne : « Les femmes migrantes sont souvent déshumanisées, soumises au racisme et à la discrimination… tout cela a un impact profond sur leur bien‑être psychologique. » (OCCRP)
Une travailleuse confie : « Ils me traitaient comme un animal… comme on traite un chien. » (témoignage dans rapport Amnesty) (Amnesty International)
Malgré des lois et des plaintes – elles existent –, la plupart des cas restent sans suite. Une étude portant sur 114 décisions judiciaires a montré que dans aucun cas examiné l’employeur n’a été poursuivi pour avoir enfermé la travailleuse, confisqué son passeport ou refusé de la nourrir. (Human Rights Watch)
Le temps judiciaire est lent, et les travailleuses ne peuvent attendre : leur visa est menacé, l’employeur peut demander leur expulsion. En dépit des efforts de l’Human Rights Watch, les mécanismes restent inefficaces. (Human Rights Watch)
De plus, un rapport américain de 2024 indique que les autorités libanaises « ne poursuivent généralement pas les auteurs d’abus contre les travailleuses domestiques, en raison du refus des victimes de porter plainte ou du manque de preuves ». (The Advocates for Human Rights)
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Les effets sont multiples : santé mentale détériorée, dépression, comportements suicidaires. Le corps médical de Médecins Sans Frontières (MSF) à Bourj Hammoud note une doublure des consultations psychiatriques parmi les travailleuses migrantes. (OCCRP)
Certaines dorment sur un simple balcon en hiver, d’autres sont victimes de harcèlement sexuel. La diversité des traumatismes s’accumule : enfermement, violence, peur.
L’image est saisissante : dans les immeubles cossus, au‑dessous de la façade dorée, la vie cachée de celles qui servent, veillent et souffrent reste méconnue.
Le système de parrainage profite à plusieurs acteurs : agences de recrutement, familles employeuses, économie informelle. Le résumer à un simple « abus » ne suffit pas : il s’agit d’un rapport structurel de pouvoir.
Le caractère informel du travail domestique (dans des domiciles privés) rend presque invisible la surveillance : pas d’inspection régulière, peu de statistiques officielles, peu de suivi. Le travail domestique échappe à la loi du travail. (Business & Human Rights Resource Centre)
La discrimination raciale joue un rôle : « les Noires sont appelées esclaves », confie une travailleuse. Le racisme institutionnel se conjugue avec le patriarcat et la migration.
En 2020, le Liban a annoncé un contrat type pour les travailleuses domestiques, comprenant droits à un jour de repos, salaire minimum, changement d’employeur. (Human Rights Watch)
Pour autant, l’Amnesty International et d’autres organismes estiment que sans mise en œuvre réelle et volontariste, rien ne changera. (Amnesty International)
En 2024, les bouleversements liés aux crises économiques et humanitaires ont accru la vulnérabilité de ces travailleuses, parfois expulsées de leur logement, abandonnées ou mises à la rue. (The Guardian)
Le travail de fond reste d’affirmer l’égalité des droits : appliquer la loi à tous, inclu les migrations domestiques, abolir la dépendance de l’employeur, garantir des mécanismes de plainte réelle.
Que faire ? La réponse est triple. D’abord, une réforme législative audacieuse : intégrer les travailleuses domestiques à la loi du travail libanaise, abroger le système de parrainage. Ensuite, un contrôle effectif : inspections régulières, agences de recrutement surveillées, politiques de sanction. Enfin, un soutien concret aux victimes : hébergement, assistance juridique, protection immédiate lors de dénonciation.
L’oubli ne peut plus être toléré. Ces femmes, venues d’Afrique avec l’espoir de travailler pour aider leurs familles, ont droit à un minimum de dignité : un salaire payé à temps, un lieu où dormir, un passeport en leur possession, une fin de journée qui ne soit pas une chaîne. Le Liban — et les Libanais — gagneraient à leur rendre justice, car ce qui se passe derrière les portes fermées les concerne tous.
Source URL: https://ivoirediaspo.net/les-travailleuses-africaines-et-la-face-cachee-du-liban/31340.html/
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