- 2 juillet 2026
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MONDIAL 2026: LE FLOP DES ÉLÉPHANTS OU L’ART DE GÂCHER UNE GÉNÉRATION EN OR
La Côte d’Ivoire rentre d’Amérique du Nord avec la valise de l’histoire et le goût amer de l’occasion manquée. Certes, pour la première fois de leur histoire, les Éléphants ont franchi la phase de groupes d’une Coupe du monde. Certes, ils ont tenu tête à la Norvège pendant 86 minutes. Mais derrière les discours de consolation, une réalité s’impose avec brutalité : cette génération exceptionnelle a été mal servie, mal préparée, et finalement sacrifiée sur l’autel d’une gouvernance footballistique qui confond ambition et amateurisme.
L’absent qui a tout changé : le cas Haller
Tout commence par une décision qui demeure, encore aujourd’hui, inexplicable aux yeux de nombreux observateurs. Le sélectionneur Emerse Faé a décidé de faire confiance à l’avant-centre de l’Inter de Milan, Ange-Yoan Bonny, appelé pour la première fois en équipe nationale, tandis que le héros de la CAN 2023, Sébastien Haller, figurait sur la liste des réservistes, freiné par de nombreuses blessures.
« On a longtemps discuté avec le staff et on a décidé de sortir cette liste car c’est celle avec laquelle on veut aller au combat », s’est justifié Emerse Faé lors de la présentation de son équipe. Une justification qui sonne creuse quand on mesure la réalité du terrain. Haller, homme providentiel de la CAN à domicile, l’homme qui a vaincu un cancer pour revenir au plus haut niveau, l’homme qui sait ce que signifie marquer dans les grands rendez-vous — cet homme-là a regardé la Coupe du Monde depuis les tribunes ou son canapé.
À sa place ? Ange-Yoan Bonny, talent certes prometteur, mais engagé dans sa première sélection nationale, propulsé dans le grand bain du Mondial sans filet. Le résultat est sans appel : l’attaquant milanais n’a pas trouvé le chemin des filets lors des matches les plus importants. Zéro but en phase éliminatoire. Quelques tentatives timides, souvent stoppées par des défenses bien organisées — à l’image du défenseur norvégien Ajer, qui s’est rapidement illustré dès la 4ᵉ minute par un tacle salvateur pour arrêter l’attaquant de l’Inter Milan. Un avant-centre fantôme aux moments qui comptent.
Il ne s’agit pas ici d’accabler un jeune joueur. Bonny a du potentiel. Mais projeter un novice en sélection dans un match de Coupe du Monde à élimination directe face à la Norvège de Haaland, d’Ødegaard et de Sørloth, c’est une faute tactique de coaching que nul beau discours ne peut effacer.
Emerse Faé : un sélectionneur hors de son profondeur
Le problème ne se réduit pas au choix de l’attaquant. Il touche à la tête de l’équipe elle-même. Emerse Faé est un homme respectable, ancien international ivoirien qui connaît le maillot des Éléphants par le cœur. Mais connaître le maillot et diriger une sélection sur la scène mondiale sont deux métiers radicalement différents.
Face à la Norvège, Faé a aligné un dispositif en 4-1-4-1, avec Bonny seul en pointe, épaulé par Pépé, Yan Diomandé, Inao Oulaï et Kessié. Un système qui manquait de cohérence offensive : trop de centres livrés dans la boîte sans véritable cible de qualité pour les conclure. Au fur et à mesure que le chrono défilait, beaucoup de centres dans la boîte, sans trop d’inspiration, et facilement sortis par les Norvégiens.
Après l’élimination, le sélectionneur s’est réfugié derrière les formules convenues. « C’est le haut niveau, ce sont les petits détails. Il faut garder la concentration du début à la fin, quel que soit l’adversaire. C’était la première Coupe du Monde pour tout le monde. Je pense que les joueurs ont bien grandi, qu’ils ont bien appris. Maintenant, on va travailler pour revenir plus fort sur les prochaines échéances », a-t-il déclaré. Des mots qui sonnent comme une fiche de consolation rédigée avant le coup de sifflet final.
Un sélectionneur de stature mondiale ne parle pas de « première Coupe du Monde pour tout le monde » après avoir navigué les éliminatoires pendant deux ans. Un vrai patron tactique se prépare mentalement, et prépare ses hommes, à ce que la compétition mondiale exige : détermination froide, lecture du jeu sous pression, rotations maîtrisées. Ces qualités-là ne s’improvisent pas. Et dans la nuit de Dallas, elles ont fait cruellement défaut.
La main invisible de la Fédération dans les vestiaires
Il y a une question que les médias ivoiriens n’osent pas toujours poser frontalement : jusqu’où la Fédération Ivoirienne de Football s’est-elle immiscée dans la préparation et les décisions sportives de cette équipe ? Car derrière la mystérieuse décision d’écarter Haller, derrière certains choix de liste questionnables, il y a la silhouette du président fédéral — une présence jugée envahissante par des sources proches du groupe, y compris dans les espaces censés être réservés aux joueurs et au staff.
Un vestiaire de Coupe du Monde n’est pas un salon de réception. C’est un sanctuaire sportif où les joueurs doivent se retrouver entre eux, retrouver leur sélectionneur, et se préparer mentalement à aller au combat. Quand des acteurs extérieurs — fussent-ils les plus hauts dirigeants fédéraux — franchissent ce seuil, ils perturbent l’alchimie fragile qui fait les équipes soudées. Cette ingérence structurelle est l’un des cancers silencieux du football africain, et la Côte d’Ivoire n’y échappe pas.
Les Éléphants méritaient mieux
Soyons justes : ce groupe a du talent. Les joueurs sont tombés avec les honneurs, et il serait malhonnête de nier qu’une qualification n’aurait clairement pas été volée. Amad Diallo a été brillant tout au long du tournoi, et son but sensationnel face à la Norvège — une percée individuelle, un redoublement avec Pépé, une frappe puissante pour l’égalisation — restera dans les annales. Yan Diomandé, l’une des révélations de la Bundesliga 2025-26, a montré par éclairs sa classe. Kessié, Sangaré, Ndicka : un milieu de terrain et une défense capables de rivaliser avec les meilleures équipes du continent.
Lors des qualifications, les Éléphants avaient récolté 26 points sur 30, sans concéder la moindre défaite ni encaisser le moindre but. Une domination absolue. Ces joueurs avaient les jambes et la tête pour aller loin. Ce qui leur a manqué, c’est une direction sportive à la hauteur de leurs ambitions.
Cette élimination dès les seizièmes de finale est une grosse déception, et les mots de Kessié — « un goût très très amer » — disent mieux que n’importe quelle statistique ce que les joueurs ressentent. Ils savaient qu’il y avait un coup à jouer. Ils avaient foi en eux.
Le football ivoirien doit maintenant regarder la vérité en face. Tant que les fédérations africaines confondront pouvoir politique et management sportif, tant que les sélectionneurs seront choisis sur des critères de loyauté plutôt que d’expertise internationale, tant que les vestiaires resteront ouverts aux pressions extérieures, les Éléphants resteront une équipe de talent sans destin.
La génération Amad Diallo, Yan Diomandé, Chris Inao est là. Elle est belle. Elle mérite un encadrement digne d’elle. L’heure n’est plus aux discours. Elle est aux réformes.
Serge Daniel est journaliste et directeur général d’IvoireDiaspo.net