- 28 juin 2026
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L’or, l’Iran et la guerre invisible contre les BRICS
Derrière la chute spectaculaire de l’or en pleine guerre israélo-irano-américaine, une autre bataille se joue : celle de la dédollarisation. Décryptage d’une hypothèse qui dérange — et de ses limites.
Près de 27 %. C’est la chute qu’a connue l’or pendant le conflit ouvert entre les États-Unis, Israël et l’Iran — un effondrement que rien, dans la théorie économique classique, ne permettait d’anticiper. La valeur refuge par excellence, celle vers laquelle les capitaux affluent quand le monde s’embrase, s’est dérobée au moment précis où on l’attendait. Amid Faljaoui, dans sa chronique sur Classic 21 et RTBF Actus, en proposait une lecture technique : ventes forcées, appels de marge, taux d’intérêt américains restés élevés. Des mécanismes réels, documentés, qui expliquent une part du mouvement. Mais une question reste en suspens, posée de plus en plus ouvertement dans les cercles d’analyse géoéconomique : et si cette chute n’était pas qu’un accident de marché ?
Ce que la chronique économique dit — et ce qu’elle ne dit pas
Les trois explications avancées par Faljaoui tiennent la route et ne sont pas contestées ici. Quand un actif a fortement progressé, comme l’or ces derniers mois, il devient la première cible des prises de profit en cas de panique ailleurs. Les appels de marge forcent ensuite des ventes dans l’urgence, sur les actifs les plus liquides — l’or en tête. Et des taux américains maintenus élevés renforcent l’attrait des obligations d’État face à un métal qui ne verse ni intérêt ni dividende. Ce sont des mécanismes de marché qui opèrent indépendamment de toute intention géopolitique.
Mais une chronique de quatre minutes sur un média généraliste n’a ni le format ni la vocation de s’aventurer sur un terrain plus spéculatif : celui de la stratégie monétaire des grandes puissances. C’est précisément ce terrain qu’il faut explorer pour comprendre pourquoi cette chute de l’or intervient à un moment si particulier — alors que l’or est devenu, depuis plusieurs années, un instrument géopolitique à part entière.
L’or, arme silencieuse de la dédollarisation
Depuis plusieurs années, les banques centrales des pays émergents — Chine, Inde, Turquie, Russie en tête — accumulent de l’or à un rythme inédit. Ce n’est pas un hasard de gestion de portefeuille. C’est une stratégie assumée de réduction de la dépendance au dollar, dans un contexte où Washington a démontré, sanction après sanction, sa capacité à transformer la monnaie américaine en arme. Le précédent du gel de 300 milliards de dollars de réserves russes en 2022 a marqué les esprits dans toutes les capitales du Sud global : aucune réserve libellée en dollars n’est à l’abri d’une décision politique américaine.
Vladimir Poutine l’a formulé sans détour dès le sommet des BRICS d’octobre 2024 : le dollar a été « weaponisé », transformé en instrument de pression plutôt qu’en simple monnaie d’échange. Cette dénonciation n’est pas restée un mot d’ordre isolé. Elle a nourri des projets concrets : le système de paiement BRICS Pay, conçu pour contourner les circuits financiers occidentaux, des propositions d’interconnexion des monnaies numériques de banques centrales portées par l’Inde, et surtout l’idée d’une monnaie commune, baptisée UNIT, évoquée dès le sommet de Johannesburg en 2023 — une monnaie qui serait garantie à 60 % par les devises nationales des membres et à 40 % par l’or.
L’infrastructure technique de ce contournement progresse, elle, de manière tangible. Le système chinois CIPS, le réseau mBridge et plus d’une quarantaine d’accords bilatéraux de swap en yuan offrent désormais des canaux de règlement qui n’existaient pas il y a cinq ans. La Chine règle aujourd’hui près de la moitié de son commerce extérieur en yuan. Dans ce contexte, l’or n’est plus seulement une valeur refuge pour particuliers anxieux : il devient la pierre angulaire d’un système monétaire alternatif en construction, pensé pour s’affranchir du dollar et de l’extraterritorialité des sanctions américaines.
La guerre en Iran, accélérateur ou cible ?
C’est ici que l’hypothèse géopolitique prend forme. L’Iran, membre des BRICS depuis 2024, sous sanctions américaines depuis des décennies et exclu de SWIFT, est l’un des pays qui a le plus à gagner d’un système de paiement alternatif fondé sur l’or plutôt que sur le dollar. Un conflit armé qui déstabilise l’Iran, fait grimper puis chuter brutalement le prix de l’or et réaffirme la suprématie militaire et financière américaine au Moyen-Orient sert, qu’on le veuille ou non, les intérêts de Washington dans son bras de fer monétaire avec les BRICS. Plusieurs analyses publiées pendant le conflit ont explicitement relié les deux dynamiques, estimant que l’instabilité provoquée par cette guerre pousse justement les économies du Sud global à accélérer leur recherche d’alternatives au dollar — un effet inverse à celui que rechercherait, en théorie, une opération visant à affaiblir les BRICS.
C’est précisément la limite de la thèse d’un complot ciblé et cohérent : si l’objectif était de freiner la dédollarisation, la guerre semble produire l’effet inverse de celui recherché. Loin de les dissuader, l’instabilité géopolitique nourrit leur argumentaire et accélère la construction d’infrastructures de contournement du dollar. Une opération qui renforce la cause qu’elle est censée combattre relève difficilement d’une stratégie maîtrisée — ce qui n’exclut pas qu’elle ait pu être pensée comme un coup de semonce ponctuel sur le prix de l’or, sans viser un effet stratégique de long terme sur le bloc dans son ensemble.
Un bloc BRICS moins uni que le récit ne le suggère
Toute lecture géopolitique de la chute de l’or doit composer avec un fait gênant pour la thèse d’un BRICS uni contre le dollar : ce bloc est profondément divisé sur la question monétaire elle-même. La Russie a confirmé en janvier 2026 que les discussions sur une monnaie commune « n’ont pas eu lieu et n’ont pas lieu actuellement », une position reprise par le Brésil, pourtant président en exercice du groupe. Plus significatif encore, l’Inde — puissance économique majeure du bloc — s’oppose frontalement au projet. Son ministre des Affaires étrangères, Subrahmanyam Jaishankar, l’a affirmé sans ambiguïté : New Delhi continuera d’utiliser le dollar partout où il est accepté, par crainte de renforcer sa dépendance économique et géopolitique envers la Chine et la Russie en adoptant le renminbi comme monnaie d’échange.
Cette fracture interne modifie la portée de l’hypothèse. On ne peut pas parler d’un bloc monolithique que Washington chercherait à affaiblir par une manœuvre unique sur le prix de l’or, alors même que l’un de ses membres les plus puissants refuse précisément la stratégie de dédollarisation portée par la Chine et la Russie. La réalité est plus fragmentée : plusieurs BRICS avancent vers l’or et le contournement du dollar, d’autres freinent des quatre fers — et le prix de l’or, lui, continue d’obéir avant tout aux mécanismes de marché que décrivait Amid Faljaoui.
Deux grilles de lecture, pas une vérité unique
Les deux niveaux d’explication ne s’excluent pas, ils se superposent. À court terme, la chute de l’or pendant la guerre s’explique par des mécanismes de marché ordinaires : prises de profit, appels de marge, arbitrage face aux taux américains. À plus long terme, le rôle croissant de l’or comme instrument géopolitique — accumulé massivement par les banques centrales émergentes, théorisé comme socle d’une monnaie BRICS, brandi comme rempart contre l’arme des sanctions — donne tout son sens à la prudence avec laquelle Washington, la Fed et les marchés observent désormais chaque mouvement du métal jaune.
Affirmer que la guerre contre l’Iran a été délibérément organisée pour casser la dynamique de l’or et saboter les BRICS reste, à ce stade, une hypothèse de lecture stratégique — défendable, argumentée par des éléments réels, mais non démontrée par des preuves documentaires ou des déclarations officielles. Ce qui est en revanche établi, c’est qu’une bataille monétaire de fond oppose Washington à une partie du Sud global, que l’or en est devenu l’un des terrains, et que toute lecture purement technique de ses soubresauts — aussi juste soit-elle dans le détail — risque de manquer l’essentiel du tableau.
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