• 2 juillet 2026
  • 10 minutes read

Emerse Faé : nommé sélectionneur avant d’obtenir le BEPF?

Enquête sur une chronologie méconnue: Le triomphe de la Côte d’Ivoire à la CAN 2023 (disputée en 2024) a propulsé Emerse Faé du rôle d’adjoint discret au statut de sélectionneur acclamé, puis confirmé quelques jours après la victoire continentale. Alors que son image de héros national s’installait, une question a émergé dans le débat public : disposait‑il, au moment de sa nomination officielle, des plus hauts diplômes exigés pour le métier d’entraîneur ?

Nomination puis confirmation : les dates clés

Après la lourde défaite face à la Guinée équatoriale (0‑4) en phase de groupes, Jean‑Louis Gasset quitte ses fonctions de sélectionneur et Emerse Faé est chargé d’assurer l’intérim à partir des huitièmes de finale. Portés par une dynamique inattendue, les Éléphants renversent successivement le Sénégal, le Mali, la RDC puis le Nigeria en finale, offrant à la Côte d’Ivoire un troisième sacre continental à domicile. Dans la foulée de cette victoire, la Fédération ivoirienne de football (FIF) met fin au suspense : le 19 février 2024, son président, Yacine Idriss Diallo, officialise la nomination d’Emerse Faé comme sélectionneur titulaire. C’est un contrat de deux ans, renouvelable, qui court jusqu’à la Coupe du monde 2026, comme l’ont précisé plusieurs déclarations publiques du président de la FIF reprises par la presse.

Ce que disent ses diplômes avant la nomination

Contrairement à certaines affirmations virales sur les réseaux sociaux, Emerse Faé n’était pas un entraîneur « sans diplôme ». Issu du dispositif de formation de l’OGC Nice, il obtient en 2018 un Diplôme d’État supérieur du sport, mention football, qui atteste d’une première reconnaissance institutionnelle de ses compétences techniques. En 2020, plusieurs médias spécialisés rapportent qu’il décroche le Brevet d’Entraîneur Formateur de Football (BEFF), l’un des diplômes de la filière française de formation des entraîneurs, orienté vers le travail de formation et l’encadrement à haut niveau. Ces éléments montrent qu’avant même la CAN 2023, Faé s’inscrivait dans un parcours structuré de professionnalisation, à distance de l’image caricaturale de l’ancien joueur improvisé entraîneur.

Mais à ce stade, aucun document ne permet de conclure qu’il détenait déjà le Brevet d’Entraîneur Professionnel de Football (BEPF), qui représente en France le sommet de la pyramide des diplômes d’entraîneur et ouvre la voie à l’équivalence licence UEFA Pro. Au contraire, plusieurs indices laissent penser que ce diplôme n’avait pas encore été obtenu au moment de la confirmation de février 2024.

La preuve qui change la chronologie : admission au BEPF en avril 2024

Le 5 avril 2024, la Fédération française de football (FFF) publie la liste des entraîneurs admis à la promotion 2024‑2025 du BEPF. Cette liste, officialisée par la Direction Technique Nationale, inclut Emerse Faé, indiqué comme « sélectionneur national Côte d’Ivoire ». La FFF précise que la formation se déroule sur une année, du 27 mai 2024 au 14 mai 2025, avec des sessions alternant entre le CNF Clairefontaine et des immersions en clubs professionnels.

Ce simple détail de calendrier est fondamental. S’il est admis en avril 2024 à la formation menant au BEPF, cela signifie nécessairement qu’il ne possédait pas encore ce diplôme au moment de sa nomination définitive du 19 février 2024. Autrement dit, la FIF a confirmé un sélectionneur national avant que celui‑ci n’achève le cursus conduisant au plus haut diplôme français d’entraîneur.

Le BEPF finalement obtenu en mai 2025

Un an plus tard, en mai 2025, la FFF publie la liste des techniciens diplômés du BEPF pour la promotion 2024‑2025. Emerse Faé y apparaît parmi les onze entraîneurs ayant validé la formation, ce qui confirme l’obtention effective du diplôme à cette date. Pour les titulaires, le BEPF permet d’entraîner une équipe de niveau professionnel dans les championnats français et constitue le socle de l’équivalence avec la licence UEFA Pro, référence de l’élite des entraîneurs européens.

La séquence chronologique peut donc être résumée ainsi :

  • 19 février 2024 : Emerse Faé est confirmé sélectionneur titulaire de la Côte d’Ivoire, avec un contrat de deux ans, renouvelable, jusqu’à la Coupe du monde 2026.

  • 5 avril 2024 : son admission à la promotion BEPF 2024‑2025 est rendue publique par la FFF.

  • 27 mai 2024 – 14 mai 2025 : déroulement de la formation BEPF.

  • 16 mai 2025 : la liste des entraîneurs diplômés est publiée, avec Emerse Faé parmi les lauréats.

Une nomination irrégulière ? Ce que disent les textes

Les faits établis par les documents disponibles montrent donc clairement qu’Emerse Faé n’était pas titulaire du BEPF au moment de sa confirmation. La question est alors de savoir si cette situation rendait sa nomination irrégulière au regard des règles en vigueur.

Sur ce point, l’enquête conduit à une conclusion plus prudente que certains commentaires publics. Les nouvelles normes de la Confédération africaine de football (CAF) relatives aux qualifications des entraîneurs ont été approuvées lors d’une réunion du Comité Exécutif le 16 décembre 2024, puis mises en œuvre à partir de 2025. Elles prévoient notamment que les sélectionneurs des équipes nationales seniors doivent détenir une licence CAF A, CAF Pro ou un diplôme équivalent délivré par une autre confédération.

Toutefois, ces dispositions sont postérieures à la nomination de février 2024. La CAF a d’ailleurs prévu un régime transitoire : les entraîneurs déjà en poste avant l’entrée en vigueur des nouvelles exigences disposent de deux saisons (2025‑2026 et 2026‑2027) pour se mettre en conformité, tandis que les nouveaux entraîneurs nommés après cette date doivent eux immédiatement satisfaire aux exigences de licence.

Aucun document consulté ne montre qu’en janvier ou février 2024, la CAF ou la FIFA imposait explicitement la détention du BEPF, de la licence UEFA Pro ou de toute équivalence précise comme condition obligatoire pour occuper le poste de sélectionneur national. Les nouvelles règles de la CAF, qui alignent progressivement les standards africains sur ceux d’autres confédérations, ne s’appliquent pleinement qu’à partir de 2025 et reconnaissent une période de transition pour les situations antérieures.

Ce que révèle le cas Faé : un choix stratégique de la FIF

Plutôt que de se résumer à une question de légalité ou d’irrégularité, l’« affaire Faé » met en lumière un choix stratégique de la Fédération ivoirienne de football. En confirmant durablement à la tête de la sélection un technicien dont la compétence venait d’être démontrée sur le terrain lors d’un parcours continental historique, la FIF a misé sur la légitimité sportive immédiate, quitte à entériner une situation où le plus haut diplôme d’entraîneur n’était pas encore acquis mais en cours d’obtention.

Ce pari s’inscrit dans un contexte où de nombreuses fédérations, en Afrique et ailleurs, sont prises entre deux exigences parfois décalées dans le temps : celle de la performance sportive, qui impose de prendre des décisions rapides en fonction des résultats et de la dynamique de groupe, et celle de la conformité administrative, qui dépend de cursus de formation longs, planifiés et soumis à des calendriers institués. Le parcours d’Emerse Faé, de l’adjoint presque anonyme à l’entraîneur diplômé du BEPF, illustre cette tension entre reconnaissance institutionnelle et légitimité gagnée sur le terrain.

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