Enquête sur la crise xénophobe qui déchire l’Afrique du Sud

L’Afrique contre elle-même

Enquête sur la crise xénophobe qui déchire l’Afrique du Sud

Article d’investigation — Mai 2026

Sunnyside, Pretoria, 29 avril 2026

Il est onze heures du matin et les rideaux de fer tombent les uns après les autres dans le quartier de Sunnyside, à Pretoria. Des centaines de manifestants remontent la rue Robert Sobukwe, brandissant des knobkerries — ces lourdes matraques traditionnelles zouloues — et des boucliers. Ils crient : « Amakwerekwere, rentrez chez vous ! » Ce mot, péjoratif et déshumanisant, désigne les étrangers africains en Afrique du Sud. Des habitants regardent depuis leurs balcons, paralysés. La police, massivement déployée, empêche de justesse l’assaut des boutiques. Ce ne sont pas des scènes d’une Afrique du Sud de l’apartheid. Nous sommes en 2026, trente-deux ans après l’avènement de la démocratie de Nelson Mandela.

Dans une atmosphère de violences récurrentes et de xénophobie de plus en plus banalisée, des Africains deviennent les cibles d’autres Africains en Afrique du Sud. Pillages, agressions, humiliations et peur quotidienne dessinent un tableau alarmant, sous le regard souvent dépassé des autorités. Ce phénomène — que certains chercheurs préfèrent qualifier d’« afrophobie » pour marquer sa spécificité — est en train de vivre sa pire résurgence depuis des années. Et le monde entier commence à regarder.

Une violence cyclique qui ne finit pas

Pour comprendre l’ampleur de ce qui se joue aujourd’hui, il faut remonter le fil de l’histoire. La Commission africaine des droits de l’homme et des peuples note avec une vive préoccupation que ces incidents s’inscrivent dans un schéma persistant de violences xénophobes en Afrique du Sud : les meurtres de 1998 à Johannesburg, les tueries d’août 2000 au Cap, les attaques de mai 2008 qui ont causé plus de 60 morts, 1 700 blessés et 100 000 déplacés, les violences nationales de 2015 qui ont nécessité une intervention militaire, et les incidents persistants des années 2020 liés à des groupes comme Operation Dudula.

Depuis 1994, les violences xénophobes en Afrique du Sud ont entraîné des centaines de morts et des dizaines de milliers de déplacements. Les cibles sont massivement des migrants africains noirs — Zimbabwéens, Nigérians, Somaliens, Ghanéens — souvent désignés par le terme makwerekwere, utilisé pour les déshumaniser.

Ce cycle ne s’est jamais vraiment interrompu. Il a simplement changé de forme. Aujourd’hui, il est plus organisé, plus politique, et plus médiatisé que jamais.

Les nouveaux visages de la haine

Deux figures dominent désormais le mouvement anti-migrants : Zandile Dabula, qui dirige Operation Dudula, et Jacinta Ngobese-Zuma, fondatrice du mouvement March & March, apparu en 2025.

Ville par ville, ces deux figures médiatiques anti-étrangers organisent et conduisent des marches contre les immigrés sans rencontrer d’obstacles. March & March, un mouvement aux contours flous mené par Jacinta Ngobese-Zuma, ancienne animatrice de radio dont le contrat à Vuma FM n’a pas été renouvelé en 2025, a organisé des marches à Tshwane et Johannesburg avec une rhétorique de haine anti-migrants.

De nombreuses études montrent que c’est ainsi que la haine des étrangers est légitimée et normalisée. Ces deux figures peuvent être définies comme des entrepreneures politiques populistes qui exploitent les réseaux sociaux et les ravages du chômage et des inégalités pour construire leurs audiences.

Leur discours est rodé et calculé. Devant les caméras, elles se défendent de tout racisme et affirment ne cibler que les « immigrés illégaux ». Mais sur le terrain, la distinction s’efface. Lors de la marche à Pretoria, des manifestants hurlaient des insultes et traitaient les gens qui regardaient depuis leurs balcons et leurs fenêtres de amakwerekwere, leur ordonnant de retourner dans « leurs » pays.

À Johannesburg, des membres du groupe portant des sjamboks ordonnaient aux propriétaires de boutiques étrangères de fermer leurs commerces. Plusieurs entreprises ont fermé leurs portes à mesure que les tensions montaient et que les menaces s’intensifiaient.

La mobilisation politique atteint désormais des partis institutionnels. Les participants incluaient des membres de March & March, Operation Dudula, ActionSA, l’Inkatha Freedom Party et le MK Party. Herman Mashaba, président d’ActionSA, a lui-même pris la parole lors de plusieurs de ces manifestations.

Le spectre du 4 mai : vers un « arrêt national »

La situation a franchi un nouveau seuil ces derniers jours. Les organisateurs ont appelé à un arrêt national le 4 mai 2026, exigeant la fermeture de toutes les entreprises, lieux de travail et écoles en soutien à la marche, affirmant que cela exercerait une pression sur le gouvernement d’unité nationale, qu’ils qualifient de « traîtres à la nation ».

La rhétorique de certains groupes gravitant autour de ces mouvements ne laisse aucune ambiguïté sur leur nature profonde. L’un d’eux affiche ouvertement : « Nous sommes xénophobes. Nous voulons tous les étrangers, documentés ou non, hors du pays d’urgence. »

Des diplomates et associations de migrants tirent la sonnette d’alarme. L’avocat Simba Chitando, représentant l’Association des détenteurs du permis d’exemption zimbabwéen, déclare qu’il ne fait aucun doute que la cause de cette violence réside dans les politiciens sud-africains qui ont attisé des crimes de haine organisés et parrainés par l’État pour détourner l’attention de leurs propres insuffisances.

L’impunité comme combustible

Ce qui alimente ce cycle plus que tout autre facteur, c’est l’absence quasi-totale de conséquences judiciaires pour les auteurs de violences.

En mai 2025, la ville d’Addo, dans le Cap-Oriental, avait été le théâtre d’un épisode meurtrier : quatre ressortissants étrangers — dont trois Zimbabwéens et un Malawien — avaient été tués par des foules en colère. Plus de cinq cents immigrés, dont des femmes et des enfants, avaient cherché refuge aux abords du poste de police local. Aucune arrestation des auteurs de ces violences n’avait été annoncée au moment des faits. Dans la foulée, les autorités avaient procédé à l’arrestation de plus d’une centaine de Zimbabwéens déplacés pour violation des lois migratoires.

Le paradoxe est brutal : les victimes arrêtées, les bourreaux libres.

Human Rights Watch avait relevé une « indifférence » systématique des autorités, voire une « approbation tacite », et l’absence de poursuites judiciaires effectives contre les auteurs des attaques. Depuis 2019, aucun responsable majeur n’a été condamné dans le cadre de ces violences récurrentes.

Le cas d’un enfant en 2025 illustre tragiquement cette faillite institutionnelle. Un garçon malawien d’un an est mort après qu’Operation Dudula lui ait bloqué l’accès aux soins dans deux cliniques d’Alexandra, au motif que sa famille ne possédait pas de carte d’identité sud-africaine. L’EFF a déposé une plainte pour meurtre contre Operation Dudula pour ce décès.

La mécanique du bouc émissaire

Pourquoi l’Afrique du Sud, symbole mondial de la lutte contre l’apartheid et la haine raciale, en est-elle arrivée là ? La réponse tient en quelques chiffres brutaux.

Le chômage officiel en Afrique du Sud dépasse les 32 %, l’un des taux les plus élevés au monde. Les inégalités héritées de l’apartheid — qui ont bénéficié à une minorité blanche pendant des décennies — n’ont jamais été véritablement résorbées. La majorité noire, émancipée politiquement en 1994, attend encore son émancipation économique. Dans ce contexte de frustration accumulée, les migrants africains deviennent la cible idéale : visibles, vulnérables, et peu protégés.

Si des Sud-Africains noirs blâment les épiciers nigérians ou les ouvriers zimbabwéens, ils n’affrontent pas le problème plus profond : l’architecture économique persistante léguée par le colonialisme et l’apartheid. L’Oxford scholar Loren Landau l’a observé : le problème n’est pas l’immigration elle-même, mais les inégalités structurelles.

Selon l’enquête GovDem de l’Inclusive Society Institute, la méfiance envers les immigrés africains est passée de 62,6% en 2021 à 73,1% en 2025. Ces attitudes alimentent une rhétorique nuisible, des informations fausses et des campagnes de justiciers contre les ressortissants étrangers.

Le rôle de certains leaders politiques dans l’entretien de ce ressentiment est documenté. En 2015, le roi zoulou Goodwill Zwelithini avait appelé les étrangers africains à « faire leurs valises », un discours suivi d’une vague meurtrière. Plus récemment, certains dirigeants politiques ont qualifié les migrants sans papiers de « bombe à retardement », légitimant de fait la pression populaire sur eux.

L’État absent, la communauté internationale alarmée

Face à cette escalade, la réponse du gouvernement de Cyril Ramaphosa est au mieux insuffisante, au pire complaisant.

Le gouvernement de Cyril Ramaphosa n’a pas formulé de réponse officielle publique à l’épisode en cours. Ce silence prolonge un schéma documenté depuis les grandes vagues de violences de 2008, 2015 et 2019.

Le contraste avec la posture internationale de Pretoria est saisissant : depuis décembre 2023, l’Afrique du Sud porte devant la Cour internationale de justice une plainte contre Israël pour violation du droit international — tout en laissant ses propres migrants africains être tabassés dans ses rues.

La communauté internationale commence à hausser le ton. La Commission africaine des droits de l’homme et des peuples a exprimé en avril 2026 une « vive préoccupation » face au nombre croissant de cas où des ressortissants d’autres pays africains subissent des violences de la part de groupes de justiciers dans le pays le plus avancé économiquement du continent.

Le Secrétaire général de l’ONU António Guterres a lui aussi condamné publiquement la montée des menaces et des violences, appelant les autorités sud-africaines à agir avant que la rhétorique ne devienne pleinement incontrôlable.

En 2025, des groupes de justiciers anti-immigrants comme Operation Dudula et March for March ont bloqué l’accès des migrants aux services de santé publics et à l’éducation, en violation directe de la constitution sud-africaine.

Les voix qui résistent

Tout n’est pas sombre dans ce tableau. Des voix s’élèvent, y compris au sein de la sphère politique sud-africaine.

Julius Malema, leader de l’Economic Freedom Fighters, a pris une position rare de clarté politique, démontant l’argument central de la xénophobie : « Des hommes sans aucune compétence disent que quelqu’un a pris leur emploi. » Il a rejeté l’opportunisme politique, affirmant : « Je ne veux pas d’un vote qui me demande de haïr les Africains. »

Des organisations de défense des droits des migrants, comme le CoRMSA, continuent de documenter les violences dans un contexte d’impunité généralisée. En 2024, le CoRMSA avait recensé 59 cas documentés de discrimination xénophobe ayant entraîné le déplacement de près de 3 000 personnes.

Dans ce paysage déjà tendu, des mouvements citoyens tentent de résister, cherchant à rappeler que l’Afrique du Sud hosts environ 2,4 millions de migrants, représentant à peine 4% de la population du pays. Un chiffre qui relativise radicalement le discours sur une « invasion » étrangère.

La question qui brûle le continent

Cette crise soulève une question qui va bien au-delà des frontières sud-africaines : que signifie l’unité africaine quand le pays le plus puissant du continent traite ses frères comme des ennemis ?

Le pays qui symbolisait autrefois la lutte collective de l’Afrique pour la libération voit désormais cette victoire partagée éclipsée par un autre récit : des Africains se retournant contre des Africains. Contrairement aux attentes, la xénophobie s’est intensifiée après la fin de l’apartheid.

Les implications diplomatiques sont réelles. Des ambassades du Ghana et du Nigeria ont averti leurs ressortissants de fermer leurs commerces. Des entreprises sud-africaines présentes sur tout le continent, comme MTN ou Standard Bank, risquent des représailles, les attaques devenant un sujet mondial.

Avec les élections municipales prévues fin 2026 ou début 2027, le sentiment anti-immigrés est en train de devenir un enjeu électoral central. La xénophobie n’est donc plus seulement une tragédie humanitaire — c’est désormais un carburant politique dont personne ne semble vouloir couper l’approvisionnement.

À Sunnyside ce 29 avril, quand les marcheurs sont finalement repartis et que les rideaux de fer se sont lentement relevés, un homme regardait depuis son balcon. Nigérian, commerçant depuis dix ans dans cette ville, il n’a pas voulu donner son nom. « Chaque fois qu’on croit que ça va aller mieux, ça recommence », a-t-il dit. « Mandela est mort deux fois en Afrique du Sud. »


Sources : Commission africaine des droits de l’homme et des peuples, Human Rights Watch (Rapport mondial 2026), Daily Maverick, CoRMSA, Inclusive Society Institute, IOL News, Moneyweb, La Nouvelle Tribune, GroundUp.

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