Erik Prince, le fondateur de Blackwater, société militaire privée américaine, a conclu un vaste contrat en République démocratique du Congo. Entre sécurisation des mines, collecte de taxes et déclarations controversées sur l’Afrique, l’influence d’Erik Prince interroge sur les dérives possibles d’une privatisation de fonctions régaliennes.
Un contrat majeur conclu dans la discrétion
L’annonce est passée presque inaperçue. Au début de l’année, les autorités congolaises ont confirmé la signature d’un accord avec Erik Prince, entrepreneur américain connu pour avoir fondé Blackwater, société militaire privée impliquée dans plusieurs scandales en Irak.
L’objet du contrat : moderniser la collecte des taxes minières et sécuriser des sites stratégiques dans le sud du pays.
Aucun appel d’offres n’a été rendu public.
Aucun détail n’a été communiqué sur les modalités de contrôle ou de supervision.
Un haut fonctionnaire congolais, qui a requis l’anonymat, confie :
« Prince est arrivé avec des solutions clés en main : drones, renseignement, équipes de déploiement rapide. Le gouvernement y a vu une réponse à l’urgence sécuritaire. Mais personne ne sait exactement ce qu’il obtient en échange. »
Selon Jeune Afrique (2024), le contrat pourrait atteindre 700 millions de dollars, incluant des opérations de sécurité et la gestion d’une partie des flux fiscaux liés au cobalt et au cuivre.
Une présence sécuritaire qui redessine les rapports de force
Dans les provinces du Haut-Katanga et du Lualaba, plusieurs sources locales évoquent la présence de contractants étrangers liés au réseau de Prince.
À Uvira, un officier congolais interrogé par African Arguments (2023) décrit :
« Ils fonctionnent comme une structure parallèle. Ils disposent de drones, de communications cryptées, et ne relèvent pas de notre hiérarchie. »
Des images satellites analysées par des experts indépendants montrent l’installation de nouveaux dispositifs de surveillance le long des corridors miniers.
D’anciens militaires européens auraient été recrutés pour sécuriser les sites d’extraction.
Un travailleur minier de Kolwezi, cité par Bloomberg (2023), témoigne :
« On voit des hommes en tenue tactique, sans insigne. Ils protègent les convois, pas les habitants. »
Un entrepreneur marqué par des déclarations controversées
Le retour d’Erik Prince en Afrique ne peut être dissocié de ses prises de position passées.
En 2017, dans une interview rapportée par The Intercept, il affirmait que certains pays africains devraient être « recolonisés » ou « envahis à nouveau » si leurs dirigeants échouaient à gouverner.
Lors d’une réunion privée à Washington, il aurait déclaré :
« Si un État s’effondre, on n’attend pas le chaos. On intervient. L’Afrique a besoin de structure, pas de sentimentalisme. »
Ces propos, largement relayés, nourrissent les inquiétudes quant à la vision politique qui sous-tend ses activités en RDC.
Un universitaire congolais interrogé pour cette enquête estime :
« Prince ne se contente pas de vendre des services. Il porte une idéologie : celle d’une Afrique à administrer par des acteurs extérieurs. »
Une privatisation de la souveraineté ?
L’intervention d’Erik Prince s’inscrit dans un phénomène plus large : la montée en puissance des sociétés militaires privées et des multinationales extractives dans des États fragilisés.
Sans drapeau ni administration officielle, ces acteurs exercent néanmoins un pouvoir considérable :
- contrôle de zones stratégiques,
- gestion de la violence,
- influence sur les flux fiscaux,
- marginalisation des communautés locales.
Un ancien expert onusien de la région résume :
« C’est une forme de colonialisme sans uniforme. Les méthodes ont changé, pas les rapports de domination. »
Des populations prises en étau
Dans les zones minières, les habitants se disent pris entre groupes armés, forces gouvernementales et désormais contractants privés.
À Fungurume, une responsable d’une coopérative féminine explique :
« Nous sommes chassés de nos terres. Les soldats demandent de l’argent, les rebelles aussi, et maintenant les gardes privés nous interdisent l’accès aux zones où nous vivions depuis des générations. »
Les économistes féministes soulignent que l’extractivisme militarisé accentue les inégalités de genre, en aggravant la précarité des femmes et en renforçant les violences.
Un contexte géopolitique sous tension
Le retour de Prince intervient dans un moment de recomposition stratégique.
La Chine domine largement le secteur du cobalt en RDC.
La Russie, via le groupe Wagner, étend son influence en Afrique centrale.
Les États-Unis cherchent à sécuriser l’accès à des minerais critiques.
Un diplomate européen en poste à Kinshasa observe :
« Prince n’agit pas isolément. Il représente un réseau d’intérêts économiques et politiques. Sa présence est un signal envoyé à Pékin comme à Moscou. »
Des zones d’ombre persistantes
Malgré l’ampleur du contrat, plusieurs questions restent sans réponse :
- Quel contrôle l’État congolais conserve-t-il sur les opérations ?
- Quelle part des recettes minières sera gérée par des entités privées ?
- Quels mécanismes de supervision existent ?
- Que se passera-t-il en cas de rupture du contrat ?
Ni le gouvernement congolais ni les représentants d’Erik Prince n’ont souhaité répondre aux questions du Monde.
Une interrogation centrale
Au-delà du cas Prince, c’est la question de la souveraineté congolaise qui se pose.
Un militant de la société civile à Goma résume l’enjeu :
« Si la sécurité, la fiscalité et les mines sont confiées à des acteurs étrangers, que reste-t-il de l’État ? Nous revivons des dynamiques anciennes, simplement habillées de modernité. »
Références
- Jeune Afrique (2024). « En RDC, la discrète résurrection d’Erik Prince ».
- The Intercept (2017). “Erik Prince’s proposals for Afghanistan and Africa”.
- African Arguments (2023). “Private security and extractive governance in Central Africa”.
- Bloomberg (2023). Reportages sur les opérations de sécurité minière en RDC.
- Reuters (2022–2024). Enquêtes sur les sociétés militaires privées en Afrique.
- Rapports du Groupe d’experts de l’ONU sur la RDC (2019–2023).
- Entretiens avec des acteurs de la société civile, travailleurs miniers et analystes sécuritaires (2023–2024).















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